samedi 7 juin 2008

9 - CHAPITRE I : TINY SCOT, LA PETITE LIMACE MAGIQUE

TINY-SCOT trottinait gentiment le long du chemin, appréciant la nature avec délectation. Elle tournait son petit visage à droite, puis à gauche, humait la senteur mouillée de la terre, tendait ses petites antennes vers le chant si prenant des bourdons.
Elle était très heureuse, Tiny-Scot d’être une petite limace écossaise et se trouvait d’ailleurs fort jolie.
Elle aimait son corps mince et souple, argenté à souhait, avec des reflets de moire scintillante dès que les rayons du soleil l’enveloppaient et la réchauffaient.

Très coquette, Tiny-Scot portait souvent un petit kilt rouge avec un haut assorti. Tantôt un chemisier ample avec gilet, selon la coutume écossaise, tantôt un tee-shirt ou un pull-over bien doux.
Mais, tout à fait entre nous, ce qu’elle préférait, c’était ses longs cheveux cuivrés, tout bouclés, qui la paraient d’un délicieux goût de printemps et de renouveau, et flattaient ses beaux yeux vert émeraude. Elle entourait ses antennes de rubans multicolores ou de tresses de fleurs, afin de mieux les camoufler dans la cascade de ses boucles, car elles étaient l’un de ses innombrables secrets.
Enfin, ses tâches de rousseur, nombreuses et joyeuses, lui donnaient un air sophistiqué qui la rendait ravissante.
Tiny-Scot était bénie des Dieux de la Nature. Déjà, à sa naissance, par un matin de mars baigné de bruine et de brouillard, la célèbre Fée-limace «Limiette» était apparue, annonçant un destin particulier pour «Bébé Tiny". Puis, un petit ange des campagnes «Limielis», s’était vu attribuer la mission de la protéger et l’accompagner partout où elle irait.
C’est ainsi qu’au cours des années, Tiny-Scot devint une petite limace globe-trotter et parcourut l’Ecosse, son beau pays, en long et en large. Elle observait les humains vivre et réalisait combien ils étaient attardés. Quand ils étaient mécontents, par exemple, au lieu de discuter et de trouver un compromis, ils prenaient les armes et partaient faire la guerre, pour, après maintes souffrances et destructions, céder à la discussion ! Pourquoi alors, ne pas commencer par là ?
Tiny-Scot était perplexe. Elle réfléchissait beaucoup et lisait tous les livres qui lui tombaient sous les antennes. Elle avait même vécu un long moment, en cachette naturellement, dans la bibliothèque d’un chef de clan écossais et gobé toute l’histoire d’une partie de l’Humanité. Ce n’était pas beau à voir.
Un jour qu’elle discutait de tout cela avec Limiélis, son petit ange gardien, une révélation lui fut faite. Elle n’était pas n’importe quelle petite limace ! Non ! Elle avait une mission à remplir, elle, la petite limace écossaise ! Voilà pourquoi elle ne mourrait pas, pourquoi contrairement aux êtres de sa race, elle vivait depuis si longtemps ! C’est qu’elle était précieuse, elle était… MA-GI-QUE !
Oh, je sais bien, toi, petite lectrice, toi, petit lecteur, tu penses sans doute que Tiny-Scot est vilaine et molle et gluante, et que lorsqu’elle se déplace, elle dépose derrière elle des traînées de bave ! Eh bien non, pas la petite limace magique !
Quand elle trotte le long des sentiers, debout sur ses pattes arrières, elle sème des paillettes dorées, comme autant de minuscules soleils, qui, en pénétrant la terre, la fécondent de milliers de boutons d’or !
Alors, petit compagnon, la prochaine fois que tu te promèneras dans la campagne, et que tu apercevras ça et là des boutons d’or, tout pimpants et heureux de vivre, sache qu’ils sont les bébés, les enfants, les miracles de Tiny-Scot !
Elle a aussi la chance de voyager beaucoup plus vite que ses consoeurs, tout en gardant la forme. Tu sais, tous les jours, Tiny-Scot pratique le fitness, cette gymnastique très tonique qui garde son petit corps fin et musclé. Et de temps en temps, elle utilise même de petites haltères ! Elle adore aussi danser et faire du vélo. Elle possède d’ailleurs un très joli VTT rose et bleu.
Pour mieux comprendre qui est la petite limace magique, je te propose de te raconter l'une de ses aventures, juste pour faire connaissance, tu veux bien ?
Bon. Mais il faut être bien sage et écouter avec attention.
Sache tout d’abord, que Tiny-Scot veut dire « Minuscule Ecossaise » ou encore « Tout Petit Etre Ecossais ». Mais tu constateras qu’il ne faut jamais se fier aux apparences !

Un jour que Tiny-Scot parvenait au château de Stonehaven, près d’Aberdeen en Ecosse, après un long long trajet, elle entendit une dispute éclater entre deux jeunes garçons. A première vue, ils étaient bien vilains ces deux-là et se menaçaient de bien des maux. Ils semblaient jaloux l’un de l’autre et toujours en compétition au collège. Bien sûr, désirer être un bon élève est une bonne chose. L’émulation aussi. Mais le désirer trop fort, au point de devenir méchant et accomplir des actions terribles pour y parvenir, cela est évidemment très mal.

La petite limace magique comprit que l’un des deux garçons, était très gentil. Il se prénommait Michaël. Il aurait besoin de son aide et Tiny-Scot lui porterait secours car Michaël refusait de sombrer dans la malveillance. Il essayait de comprendre et de toujours pardonner.
L’autre était vraiment très méchant et aimait faire souffrir les animaux. Celui-là méritait une bonne leçon. Il s’appelait Badiel. Il avait de petits yeux rusés et une bouche si fine qu’elle disparaissait entre ses dents. Il serrait tout le temps les poings, comme s’il avait envie de frapper tout le monde. Et dès qu’il voyait un petit animal, un oiseau, un chien, un chat ou même une limace, il lui jetait des pierres, lui écrasait les pattes ou lui tirait les oreilles. Tu vois un peu s’il était vilain !
Michaël, lui, avait un petit visage rond et rieur. Ses cheveux châtains étaient rebelles et formaient des épis anarchiques sur sa tête. A le voir, on pensait toujours qu’il sortait tout juste du lit !
Tout au contraire de Badiel, Michaël adorait les animaux, et il passait son temps dans la forêt à jouer avec son petit chien Ouafou, et aussi à écouter le chant des oiseaux.
Depuis plusieurs semaines maintenant, Michaël était le premier de sa classe. Il était intelligent, bien sûr, mais surtout, il faisait bien tous ses devoirs le soir, et même d’autres en plus, afin de bien progresser. Ses parents étaient fiers de lui et le couvraient de bisous. C’était bien mérité.
Badiel lui, était paresseux. Et s’il parvenait parfois à se hisser au sommet de la classe, c’est qu’il avait triché et copié sur ses petits copains d’école. Pouah !
Badiel avait horreur des bisous, repoussait toujours les câlins de ses parents - qui pourtant l’aimaient beaucoup - et leur mentait tout le temps.
Quand il se rendit compte que, malgré toutes ses manigances, Michaël demeurait le premier de sa classe, il fut plein de colère et décida de se venger. Il le suivit dans la forêt, le frappa et s’attaqua ensuite à son petit chien Ouafou, qui, encore bébé, ignorait comment se défendre. Il en profita pour taper sans risque le pauvre toutou avec une grosse branche d’arbre. Ouafou couina de douleur. Michaël tenta de défendre son petit copain animal, mais Badiel lui décocha encore des coups de pied et des coups de branche.
Alors, Tiny-Scot, qui n’avait rien raté de la scène, choisit d’intervenir et d’utiliser ses pouvoirs magiques.
Tout d’abord, elle secoua ses antennes qui projetèrent des feux nourris d’étincelles sur Badiel et le piquèrent partout. Il se mit à crier et à sautiller sur place.
Mais cela ne suffit pas. Non, car Badiel, très orgueilleux, refusa de s’avouer vaincu. Il repéra la petite limace magique et fondit sur elle pour l’écraser. Alors, Tiny-Scot se mit à grossir, à grossir, à grossir et se transforma soudain en un gros dragon, aussi gros qu’un dinosaure !
Un dragon de lumière, dont tout le corps était animé d’un arc-en-ciel vivant, qui pulsait et éclairait ses deux yeux faits d’émeraude. Des yeux qui percevaient au-delà des apparences, lisaient dans le cœur et l’âme des enfants comme des adultes.
Ses pattes, énormes, étaient «rouge pompier» et tapaient sur le sol en cadence.
Boum, boum, boum.
Sa queue, rouge aussi, était très longue avec à son bout, un autre œil qui voyait tout, devinait tout. Parfois devant la bêtise ou l’inconscience de certains humains, l’œil pleurait. Et répandait sur le sol des larmes magiques qui se transformaient en coccinelles rigolotes, rouges et bleues, jaunes et vertes, ou encore en petits lutins farceurs aux multiples dons merveilleux.

Mais, pour l’instant, Badiel se trouvait en mauvaise posture. Terrorisé par la mue subite de la petite limace magique en dragon, il comprit que cela allait barder pour lui. Il lâcha bien vite la branche avec laquelle il avait battu Michaël et Ouafou.
Au cœur même de la forêt, le dragon lumière au corps multicolore, tonna d’une voix très grave, comme sortie d’une tempête ou d’un autre monde :
- Badiel, je lis en toi. Pourquoi es-tu si méchant ? Pourquoi détruis-tu la nature et les animaux ? Pourquoi frappes-tu tout le monde et notamment Michaël et Ouafou ? Tes parents t’aiment et tu as tout ce qu’un petit garçon peut souhaiter. Alors ? Pourquoi ? gronda le dragon en cognant la terre de ses grosses pattes.
Boum, boum, boum.

Boum, boum, boum, les coups de pattes résonnaient comme des tambours. Et le sol vibrait, vibrait. Et les arbres et les fleurs et les oiseaux et les écureuils et tous les insectes se tenaient cois, immobiles, attentifs à ce qui allait se produire. L’heure de la justice avait sonné, car on ne fait jamais le mal, sans un jour, être puni pour cela. Tôt ou tard.
- Je… sais… pas… bafouilla Badiel, tout penaud.
- Tu dois réparer, immédiatement, martela le dragon. Effacer tous ces méchants actes par des actions bonnes et réfléchies. Et naturellement, demander pardon à tous, aux Esprits de la Nature, à tes petits copains, Michaël et Ouafou, et à tous les petits animaux que tu as blessés ou tués. Car depuis le Paradis des Animaux, ils t’entendront.
- Pa… pa… pa… don… sanglota Badiel, tremblant de tous ses membres.
Le dragon ouvrit grand sa gueule. Des centaines de minuscules billes or et argent en sortirent par flots, et pénétrèrent la tête et la poitrine de Badiel. Il poussa un cri. Les petites perles se répandirent en lui, et y déposèrent de la chaleur et de la paix.
- Fais donc la différence, ordonna le dragon, entre les émotions du Mal et celle du Bien. Tu sens la chaleur de l’Amour en toi, et de l’Amitié ?
- Oui, oui, ça… b…ûle… bafouilla encore Badiel.
- Oui, car cela efface en toi la méchanceté. Patiente un peu. Pour autant, cela ne suffira pas.
Aussi, VOICI MA SENTENCE :

Tu devras aider bé-né-vo-le-ment deux jours par mois les petits animaux abandonnés à la SPA. Tu entends ?
- Oui, oui, bredouilla Badiel, tout affolé.
- Et aider deux autres jours par mois, toujours bénévolement, à soigner la Nature. Nettoyer la forêt des vieilles branches, ramasser les ordures que des gens mal élevés et inconscients jettent dans les bois, et ainsi de suite. Tu m’entends ?
- Oui, oui, je… oui.
- Voici ma sentence, répéta le Dragon. Et PRENDS GARDE A TOI, menaça-t-il en levant une de ses grosses pattes rouges en l’air, si jamais, tu faillis à ta tâche, JE REVIENDRAIS TE CHERCHER, JE T’EMPORTERAIS DANS MA GROTTE, SOUS LA TERRE, ET JE TE TRANSFORMERAIS EN LIMACE, afin que tu saches ce que c’est que d’être vulnérable et sans défense.
- Non, non, je… oui… aider… oui… par…don…
- Et tu seras gentil avec tes parents.
- Oui.
- Et tu ne mentiras plus.
- Non.
- Attention !
- Non, non, je serai gentil.
Les petites billes or et argent poursuivaient assidûment leur travail. Et Badiel sentait toujours la chaleur crépiter en lui. Le Feu ne le blessait pas, bien sûr, mais agissait fortement sur ses mauvaises pensées qui disparaissaient, consumées, réduites en cendres.
- Quant à toi, Michaël, poursuivit le Dragon d’une voix tendre, mais en tapant toujours en cadence sur le sol, (boum, boum, boum) tu seras récompensé pour tes bonnes actions, ton amour pour la nature et les animaux, et ta bonne volonté.
LA SANTE T’HABITERAS, LA JOIE ACCOMPAGNERA TES PAS, ET UN JOUR VIENDRA OU TU RENCONTRERAS L’AMOUR.

- Merci, Merci, beau Dragon, dit Michaël en croisant ses mains sur son cœur. Et Ouafou ?
- Ne t’inquiète pas pour Ouafou. Il vivra à tes côtés, bien vieux et très heureux.
Ouafou aboya de gratitude en frétillant sa petite queue.
Le dragon peu à peu, redevint Tiny-Scot, la petite limace magique.
Dressée sur ses jambes, Tiny-Scot ajusta son petit kilt rouge et tapota ses boucles rousses. Elle tapa dans ses mains et scanda d’une voix chantante : «Tourbillou, musicou, scotichou».
Une petite cornemuse magique, aussi minuscule qu’elle, apparut comme par enchantement.

Michaël applaudit à tout rompre. Ouafou jappa de contentement. Badiel, médusé, la bouche ouverte, encore tout suant et brûlant, contemplait la scène, les yeux écarquillés.
Tiny-Scot se mit à jouer une musique écossaise de sa composition, entraînante et guillerette, tout en dansant. Tandis qu’elle sautait d’un pied sur l’autre, les notes de musique se matérialisaient et pansaient les plaies. Les bleus et les blessures de Michaël et Ouafou disparurent. Les fleurs écrasées, les insectes blessés furent ressuscités en un instant. Tous les arbres présents tapèrent des branches en cadence pour remercier Tiny-Scot de son aide. Les petits insectes, contents et reconnaissants, formèrent des farandoles d’allégresse. Et les fleurs chantèrent à tue-tête.
Devant ce débordement de réjouissances, Badiel comprit que la Joie était bien plus agréable que l’emportement. Et l’Amitié bien plus nourrissante et constructive que la haine et la colère.
Il tomba en larmes dans les bras de Michaël qui lui pardonna de bon cœur. Et Ouafou gambada autour d’eux en aboyant de bonheur.
Voilà, petite lectrice, petit lecteur, une fois encore, Tiny-Scot avait réussi sa mission : semer partout où elle passait Joie et Paix.

10 - CHAPITRE II - TINY SCOT et la SORCIÈRE CROTALIA

TINY SCOT, la petite limace magique, chantonnait joyeusement un air de sa composition, astiquant et époussetant de ses petites pattes musclées, ses meubles aussi jaunes qu’un soleil d’été.
Qu’elle était jolie dans son petit kilt rouge ! Elle avait natté ses beaux cheveux cuivrés et ses tâches de rousseur ressemblaient plus que jamais à des dizaines de bisous d’anges et de fées, déposés là à sa naissance. Toujours tonique, Tiny-Scot avait débuté la journée par une séance de gymnastique et de trempolino. Elle se tenait en forme, car à tout moment, elle pouvait partir en mission !
La petite limace écossaise habitait une pomme de pin géante, creuse à l’intérieur et toute mordorée. Elle était abritée dans le tronc d’un arbre magique lui aussi, un «Maître-Pin».
Un «Maître-Pin» est un pin, un conifère très vieux et très sage, qui connaît tout de la vie de la forêt et même des pensées humaines. Ses branches forment des bras agiles et ses feuilles des yeux et des oreilles efficaces.
Dans son nid douillet, propre et bien rangé, Tiny-Scot confectionnait de bons gâteaux moelleux puis se plongeait avec délice dans une petite baignoire rose, que ses amies fourmis l’avait aidée à installer. Il suffisait qu’elle croise deux fois ses antennes pour que des centaines de bulles bienfaisantes viennent la masser comme dans un vrai jacuzzi !
Tu comprends, petite lectrice, petit lecteur, Tiny-Scot se battait avec joie pour défendre les enfants, les mamies et les petits animaux, mais elle appréciait aussi son confort !
Elle aimait beaucoup organiser des soirées entre amis. Et elle en avait beaucoup, des amis, Tiny Scot, et de toutes les races ! Aussi, pouvait-on rencontrer chez elle, des fourmis, des coccinelles, des abeilles, de petits oiseaux, des lutins, des elfes, des fées, des bonbons volants, des sucettes gymnastes et même des barres au chocolat journalistes ! Il fallait la voir, Tiny-Scot, préparer thé et sandwichs au cheddar, puis terminer la soirée par une danse écossaise de sa façon, où ses pieds ne touchaient pas terre ! Et elle entraînait toujours ses amis, dans cette danse folklorique ! Ah la la la la la, quelle ambiance !
Malheureusement, elle avait aussi des ennemis, jaloux et envieux de ses pouvoirs magiques. Le pire de tous, était la sorcière Crotalia.
Mais, en cet instant, Tiny-Scot nettoyait sa maisonnette en chantant. Elle sautillait d’une écaille de pin à l’autre, car elles formaient un escalier qui s’ouvrait au sud, sur une terrasse miniature, elle aussi réalisée avec ses amies fourmis. Un scarabée, -un peu amoureux d’elle, il est vrai- avait même accepté de trimballer pour ses beaux yeux vert émeraude, tous les matériaux nécessaires sur son dos.
Ah oui, alors, on aimait beaucoup Tiny-Scot ! Et au village « Tiny-Dom », on la pressait même de se faire élire Chef-Limace, mais pour l’instant, elle s’y refusait. Trop de missions l’attendaient encore.
Alors que Tiny-Scot - qui enfin avait posé son balai - trottinait vers la cuisine pour se préparer une petite génoise au chocolat, son ange Limiélis se matérialisa. Ses petites ailes jaunes, bordées d’or et de bleu, frémissaient d’impatience.
- Oh ! Limiélis, tu as l’air tout affolé, s’inquiéta Tiny-Scot de sa petite voix fluette. Une nouvelle mission ?
- Tu es en danger, Tiny-Scot, il faut te préparer à combattre.
- Ah, je sais, avoua la petite limace magique, encore cette méchante Crotalia.
- Oui. Et ses deux fils, Pustulus et Mitheu participent cette fois-ci à la machination. Heureusement, notre amie-fée Limiette est déjà en route. Elle traversait le dixième nuage quand je l’ai eue sur la ligne directe «Divinpapoti».
- Bien. Qu’ordonne le Décret Divin ? s’enquit Tiny-Scot dont le corps argenté se gonflait déjà d’énergie et de force.
- Crotalia doit être maîtrisée afin qu’elle ne nuise plus jamais à qui que ce soit.
- Pas la tuer, tout de même, s’effraya Tiny-Scot.
- Bien sûr que non. Tuer, c’est très mal. Mais, nous devons l’enfermer dans son vilain château, avec ses deux méchants fils, et qu’ils y demeurent pour le restant de l’éternité. Prépare-toi à utiliser tes pouvoirs, Tiny-Scot et partons !

Pendant ce temps, à des kilomètres de là, Crotalia fignolait son cruel complot.
Elle vivait sous terre, dans les catacombes d’un château en ruines, très laid et tout biscornu, sombre comme les jours sans lumière. Ce pauvre château, abandonné à son triste sort, était enseveli sous la poussière et la saleté. Devenu allergique, quasiment asthmatique, le château secouait ses ruines sans répit à force d’éternuer. Et le sol, comme en réponse, tremblait et frémissait aussi. Quel déplaisir !
Crotalia haïssait fleurs et soleil ! Elle préférait l’obscurité et le Mal, adorait les rats très sales, les araignées venimeuses et surtout, surtout… les serpents.
Oui. Car Crotalia était constituée de serpents. Sa tête était celle d’un serpent à peine humanoïde et de sa langue fourchue pendaient encore des serpenteaux.
Ses bras, ses jambes, ses oreilles ? Des serpents vivants, et un autre, enroulé à sa taille, la nourrissait de son venin.
Au creux des coudes et des genoux, mais aussi sur son vilain museau, se découvraient des yeux aux pupilles fixes et verticales, qui ne cillaient jamais car ils étaient sans paupières.
La cruauté de Crotalia la rendait très laide. Et sa peau, dure et rêche comme le crin, dessinait même des écailles par endroit. De plus, elle ne se lavait jamais, ni ne se brossait jamais les dents. Des dents pointues et espacées, toutes noires, une horreur !
Des longs insectes longs, bourrés de pattes, entraînés par les fameux commandos «Malus et Destructus» s’engageaient régulièrement à son service. Ils portaient le nom compliqué de «Scolopendrus». A chaque patte était scellée une arme. Pistolet, marteau, flèche, couteau, ou même une pierre. Bref, tout ce qui blessait ! De vrais démons !
Crotalia, le teint verdâtre, harangua ses troupes, d’une voix métallique et désagréable.
- Amis de l’Ombre, nous voici enfin tous réunis dans mon antre afin d’unir nos forces pour détruire cette pitoyable limace et lui voler tous ses pouvoirs magiques. Nous utiliserons alors ces pouvoirs pour le plus grand bien du Mal. Et l’Humanité sera notre esclave!
Les monstres rirent à gorge déployée. Quelle bonne blague !
Leurs ricanements sordides emplirent l’oubliette crasseuse dans laquelle ils s’agglutinaient.
Pustulus, l'un des fils de Crotalia, ajouta :
- Et nous combattrons aussi Limiette et Limiélis.
- Comment ? demanda l’un des scolopendres, soudain inquiet, de s'attaquer aux anges gardiens et aux fées.
- Par la magie sombre, cracha Crotalia, tandis que ses serpents-oreilles s’enroulaient et se déroulaient dans les airs. Ils mourront tous, foi de Crotalia !

Pendant ce temps, Tiny-Scot parvenait devant les ruines du château éternueur, accompagnée de Limielis. Il préparait ses ailes au combat et les lissait avec application. Pour sa part, la fée Limiette planait déjà, invisible, au-dessus de l’assemblée des malfaisants et écoutait leurs propos malsains.
Limiette était tout l’inverse de Crotalia. Elle souriait toujours, auréolée de longs cheveux bouclés, couleur d’ambre. Ses yeux turquoises lisaient le passé comme le futur. Elle était Esprit Lumière, et flottait, volait, dansait dans les airs. Sa robe, magnifique, dessinait des cascades ruisselantes de flots multicolores en mouvement constant. Au centre de sa poitrine, un brasier ardent, jaune et rouge et bleu, brûlait éternellement. Un feu d’amour aimant qui la réchauffait et lui offrait ses pouvoirs surnaturels. Elle avait toujours avec elle, une baguette magique qui changeait de forme à volonté et s’avérait redoutable. Peu à peu, Limiette densifia son corps lumière et aveugla de sa scintillance les mécréants.
Crotalia hurla de rage en apercevant la fée.
Les scolopendres, lâches comme souvent les méchants, prirent peur et voulurent fuir. Mais les portes se refermèrent sur eux.
Pustulus et Mitheu dégainèrent leurs épées et provoquèrent Limiette, décidés à résister.
C’est alors que la baguette magique de Limiette, rouge d’indignation, se hérissa. A son extrémité, des cornes de rennes magiques surgirent. Les cornes s’animèrent et se muèrent en arcs lançant des centaines de flèches sur les méchants. Elles frappaient les êtres noirs et les maintenaient à terre, comme autant de chiens de garde bien dressés, attendant les ordres de Limiette.
Crotalia invoqua les forces du Mal, levant ses bras reptiliens vers la voûte glacée du château. Des flammèches noires et grisâtres traversèrent les murs et se présentèrent devant elle.
Soldats maudits. Soldats de mort.
Des rats accoururent et des araignées géantes dont les pattes se composaient de pinces coupantes.
- Attaquez ! Attaquez ! vociférait Crotalia.
Tout à coup, Limiélis fit irruption dans la cohue. De ses ailes transformées en massues, il assommait les malveillants sans répit, mettant en fuite rats et araignées.
D’un souffle d’or, l’ange réduit les soldats du Mal en poussière. Le château, plus sale que jamais, éternua de plus en plus fort, éparpillant les restes des soldats du Mal, ensevelisant rats et araignées.
Le château était si en colère maintenant, que ses éternuements ressemblaient à des tremblements de terre. Il en perdit une tour et une porte s’écroula au sol. Néanmoins, Crotalia parvint à s’enfuir en traversant les murs, fantôme de malheur.
Elle courait vite et récitait de vilaines prières pour que Limiélis et Limiette succombent aux attaques du reste de ses troupes. Ses cheveux serpents tout emmêlés, elle pénétra en nage dans son laboratoire à peine éclairé par des chandelles noires et poisseuses.
Elle savait que seule la potion magique «pourritus dégoutilus» viendrait à bout des envahisseurs. Peut-être. Elle manipula poudres et encens, alambics et cornues avec dextérité et s’apprêtait à déclamer la terrible malédiction quand Tiny-Scot la stoppa net.
- Tu dois être punie, Crotalia.
- Ha ! Ha ! Ha ! croassa la sorcière, te voilà, toi, misérable naine ! Pauvre baveuse !
- Je répands autour de moi du Bavinor, fait d’amour et de joie. Toi tu ne transpires que pourriture et vilenie.
- Ha ! Ha ! Ha ! Amour ? Joie ? Ha ! Ha ! Ha ! Qu’est-ce que c’est ? se moqua Crotalia en remuant ses poudres.
- Jette cette mixture malsaine et demande pardon !
- Ha ! Ha ! Ha ! Tu crois que tu me fais peur ? «Par le foie des rats et le dard des scorpions…», commença-t-elle à scander.
Alors, Tiny-Scot se mit à grossir, à grossir, à grossir et se transforma en Dragon. Un dragon aussi grand qu’un dinosaure. Ses pattes plus rouges que le feu cognaient avec fureur sur la dalle froide. Boum, boum, boum. Boum, boum, boum.
Son corps immense pulsait et des arcs en ciel vivants l’animaient sans répit. Sa queue rouge et gigantesque, où un œil était incrusté à son extrémité, visa les récipients et saccagea le breuvage ensorcelé.
Crotélia appela à l’aide, invoqua les forces maléfiques. En vain. Le dragon projeta sur son visage répugnant des milliers de perles d’or et d’argent qui la rendirent muette dans l’instant.
- SILENCE, gronda le dragon, juste pour la forme. TU DEMEURERAS CLOSE DANS CES RUINES JUSQU’A CE QUE TU ACCEPTES DE FAIRE AMENDE HONORABLE. JUSQU’A CE QUE LE MAL SOIT TRANSMUTÉ EN TOI, CE QUI PEUT PRENDRE QUELQUES ETERNITÉS. UN RAYON «DRAGONIS-FERMUS» CLOTURERA LES LIEUX.
«Mes fils et mes amis me délivreront», songea la sorcière, toute dépitée.
- Ils ne viendront pas, martela le dragon, qui lisait dans ses pensées. N’espère rien. Pustulus et Mitheu ont été capturés et Limiélis, en ce moment même, les amène ici. «Scolopendrus», ta méchante armée de démons a déposé les armes.
- Hummm, hummm, feuuuffmmm, grogna la sorcière.
- Je sais, tu préfèrerais tomber en poussière plutôt que de t’améliorer.
TU AS CEPENDANT MILLE ANS DEVANT TOI POUR REFLECHIR A TES ACTES. MILLE ANS POUR TE RACHETER. SINON, AU BOUT DE CE TEMPS, TON POISON INTERIEUR TE DEVORERA.
TA HAINE ET TA FUREUR TE CONSUMERONT.
ET LES SERPENTS QUI T’HABITENT TE MANGERONT TOUTE ENTIERE. De même pour tes fils. Limiélis les a déjà prévenus.
Limiette et Limiélis poussèrent la lourde porte. Les vilains, particulièrement penauds, entrèrent, tête basse, épaules voûtées.
- Quant à vous, bande de bestioles sans cervelle, écoutez-bien, gronda le dragon en s’adressant aux scolopendres, épouvantés.
Il se dressa sur ses énormes pattes arrières, qui cognaient toujours sur le sol.
Boum, boum, boum.
Ses yeux d’émeraude mitraillaient des feux miniatures sur la pitoyable assemblée.
- D’ICI PEU, NOS ANGES LUMIERES VIENDRONT VOUS CHERCHER. VOUS DESCENDREZ DANS LES ENFERS Y REPECHER LES AMES RÉCUPERABLES ET SAUVER CELLES QUI ONT ETE ENLEVÉES PAR LES DEMONS. VOUS DEVREZ TRAVAILLER POUR NOUS, POUR LE BIEN, DURANT DIX MILLE ANS. Et ainsi racheter votre méchanceté.
- Ah, non, non, pitié, pas les feux de l’Enfer, se lamentèrent les bestioles.
- Silence ! intima le dragon en tapant le sol de son immense queue rouge.
Le sol trembla si fort que quelques nouveaux morceaux du château en ruines dégringolèrent dans un énorme fracas.
Les yeux du dragon magique s’allumèrent et lancèrent des nuées de moustiques piqueurs, prêts à l’attaque. L’arc-en-ciel vivant qui animait son corps s’intensifia plus encore. Puis, il ouvrit sa gueule et cracha sur les scolopendres des milliers de petits brasiers rouges et oranges.
- Ces feux qui vous pénètrent maintenant, tonna le dragon magique, vous interdisent à tout jamais de traiter avec l’Enfer. VOUS DEVREZ SAUVER LES AMES, QUE VOUS LE VOULIEZ OU NON, TEL EST VOTRE CHATIMENT. Ne vous fiez pas à la petite taille des brasiers, ils vous brûleront immédiatement si vous tentez un nouveau pacte avec l’Ombre.
Les scolopendres se tordaient de douleur, gémissant et suppliant.
- Silence, ordonna encore le dragon. Voilà où mène le choix du Mal. A présent, vous récoltez ce que vous avez semé. Retenez bien la leçon : LE MAL EST TOUJOURS ANEANTI. TOT OU TARD, LES MÉCHANTS FINISSENT EN PRISON, OU SONT TUÉS PAR DE PLUS MECHANTS QU’EUX QUI PERIRONT AUSSI. TEL EST LE DECRET DIVIN.
Le dragon respira profondément, puis, récita d’une voix de stentor, l’incantation qui enfermerait pour mille ans Crotalia et ses fils. Tandis que l’armée Scolenpendrus, recroquevillée dans un coin, tremblait de peur.
- DRAGONUS AMENUS, déclama le dragon, FERMUS MALUS ETERNUS. CROTALIA, PUSTULUS, MITHEU, FERMUS ETERNUS. MILUS ANNUS. SEULUS DRAGONIS DEFAIRIS INCANTATIONIS.
DECRETUS DIVINUS BENITUS, AMEN.
Un brouillard entoura le château, le cachant aux yeux des voyageurs. Un feu invisible brûlerait mille ans autour des remparts en ruines et empêcherait quiconque d’y entrer ou d’en sortir.
Des flots de Bavinor se répandirent autour du feu, créant une deuxième barrière de protection. Acide, infranchissable.
Ainsi, le monde serait bien protégé des turpitudes de Crotalia.
Seuls, perdus dans un monde opaque, la terrible sorcière et ses fils auraient désormais à apprendre que seul le Bien vaut la peine d’être vécu. Car Il est Joie et Paix. Car il est Décret Divin.

8 - CHAPITRE VI : LA REVANCHE DE MAIN NOIRE

Main Noire ne décolérait pas. Qu’avait-ils, tous, à échouer dans toutes leurs missions, tous ces incapables, ces satanés démons ratés ? Pustul, Mucus et Kist, tous trois faits comme des rats d’égouts, piégés par ce mur énergétique bâti par ce mutant de Poppy-Végétal ! A ne pas y croire ! Un coquelicot possédé par son propre ange gardien, ah, elle était bien bonne, celle-la !
Main Noire arpentait la pièce, vissé sur son crocodile. Cet empilement de reptiles, de têtes et de corps à cinq doigts, le tout habité de sombres bestioles d’un autre âge enveloppait la scène d’une aura quasi fantastique.
Soudain, on frappa à la porte. Main Noire fit volte face. Quoi encore ?
Un serviteur entra.
- Pardon, Maître, mais un visiteur est là pour toi.
- Quel visiteur ? Quel nom ? Pourquoi ?
- Il dit se nommer Chaudronus.
- Connais pas ce Chaudronus. Qu’il entre, marmonna Main Noire, de fort mauvaise humeur.
- Salut à toi, Main Noire, je viens proposer mes services, car je pense pouvoir t’être utile.
- Assieds-toi, cracha Main Noire. Si tu me fais perdre mon temps, ça ira mal pour toi. Donne-moi un instant, que je me mette à l’aise.
Main Noire dévissa sa tête et libéra le crocodile qui aussitôt s’endormit. Une fois déposés sur le canapé, les doigts-bestioles se jetèrent, affamés, sur un grand plat d’oiseaux morts à plumes venimeuses.
Chaudronus ne bronchait pas comme si ce rituel lui était familier.
Main Noire se retourna. Le jaune de ses yeux avait viré au vert. Un vert difficile et dérangeant qui rendait son regard plus fou encore.
La tête s’assit en affichant un rictus bizarre qui ressemblait à une moustache.
- Eh bien, je t’écoute.
- Je suis un magicien noir, le pire de tous dans la cruauté, donc le meilleur. Je connais tes intentions. Tu veux pénétrer dans l’Antre Funeste. Je suis ta solution.
- Vraiment ? Je n’aime pas beaucoup que l’on se mêle de mes affaires. Comment sais-tu que…
- Satinus m’envoie à toi.
- Satinus ? répéta Main Noire, surpris. Je suis très honoré vraiment, … si tu dis bien la vérité !
- Je la dis, jamais je n’invoquerai ce nom sacré en vain. Je suis ici pour t’accompagner dans ton rituel de pleine lune. Nous fracturerons l’Antre Funeste et emporterons avec nous les deux zinzins, foi de Chaudronus, jura la chose en levant son bras comme pour faire serment.
Chaudronus était un chaudron vivant, dont le bassin brûlait sans cesse d’un feu jaune violent. Bras et jambes se composaient de petites bûches de bois et il portait sur sa tête en guise de chapeau le couvercle du chaudron ! Quel étrange personnage !

Une partie de la gigantesque famille Lumetta l’accompagnait dans tous ses déplacements, organisait ses conférences et séminaires, gérait son innombrable clientèle.
Bref, Chaudronus était tout à son affaire dès qu’il s’agissait de magie noire, d’invocation des esprits malfaisants et autres vilénies.
Il avait épousé une goule, sorte de fantôme foldingue qui dansait jour et nuit la mazurka de l’Etoile Tombante, et qui se transformait en libellule hystérique dès qu’elle était épuisée.
Siphonnée ne portait que des vêtements d’un rose étincelant, afin, pensait-elle, de dissimuler son corps sec, moisi et sans jambes. Des aiguilles à tricoter plantées en vrac sur la tête, masquaient tant bien que mal son crâne chauve.
Malgré sa folie très avancée, Siphonnée pratiquait avec virtuosité le Mortaris, Grand Livre Sacré du Mal Absolu. Elle portait d’ailleurs le M sacré du livre noir sur sa poitrine. Bien évidemment, elle participait activement aux rituels de Chaudronus, et s’affairait déjà, entre deux gesticulations, à organiser celui de Main Noire.

Quand vint le grand soir, Chaudronus s’installa. Il rétracta bras et jambes dans le feu du chaudron magique, et libéra sa tête de ses liens avec la marmite.
Main Noire, paré de ses doigts et vissé sur son crocodile, attendait avec impatience l’évocation magique qui briserait la protection de l’Antre Funeste. Le rituel se déroulerait en deux phases : la première serait l’invocation du Livre, la deuxième le travail des esprits malfaisants.
- Ô, Mortaris, déclama Siphonnée avec solennité, Ô Toi, le Grand Livre des Ames Sombres, Toi, le Sacré des Ombres, je viens à Toi implorer force et protection. Que s’éveillent les Esprits Maudits des Sombres Infernaux ! Qu’en ce lieu, ils se propagent ! Qu’en ce lieu, ils atteignent l’Antre Funeste et la rendent aveugle !
Ô Grand Mortaris, manifeste ici ta splendeur suprême et enveloppe-nous de ta Grandeur !

Le Mortaris s’activa. Le livre s’ouvrit violemment tout en flottant dans les airs. Soudain, un dragon géant en émergea, un dragon classique, immense, noir et rouge, crachant feux et flammes. Ses ailes à demi-ouvertes d’un rouge étincelant aveuglaient la pièce de sa lumière troublante. Le Livre Sacré se colla sur son flanc. Sur une page apparut l’Antre Funeste, frappée en trois points par trois épées terribles : la plus grande le perçait de part en part, les deux plus petites crevaient chaque œil.
Sur l’autre page, une malédiction s’inscrivait en lettres de sang :
« Soit aveuglé, Antre Funeste, que le Mal te terrasse,
Par Satinus, soit foudroyé » !

Tous les êtres présents s’inclinèrent profondément devant le Dragon noir et rouge, dont le nom terrible était connu de tous : Massacrus.
Puis, Siphonnée reprit sa litanie et invoqua l’esprit des Ténèbres Assourdissantes : Acoufénus, celui qui rendait sourd.
Un vacarme assourdissant secoua la pièce. Main Noire lui-même
frémit de peur. Du chaudron vivant émergèrent trois démons hurlants, tous crocs dehors, laids, tordus, visqueux. Trois démons de la sécurité, qui s’assuraient avec fracas que le lieu était sécurisé pour leur Maître Acoufénus. Les trois bestioles piaillèrent une sorte de chant strident puis disparurent.
Le sol trembla à nouveau. Depuis le chaudron, sous lequel Siphonnée avait rajouté quelques bûches, jaillit une tête gigantesque, démesurée. Une tête d’un noir de velours, aux dents saillantes, à la gueule béante. Une crête noir et kaki dansait dans tous les sens, rappelant son œil jaunasse sombre et cruel. De sa gueule béante surgit un bras de la même couleur de la crête, dont les longs doigts

griffus tenaient une dague vivante, une épée noire et argent. Ses yeux ronds d’un turquoise glacial brillaient dans les ténèbres, les éclairant d’une lueur fantasmagorique.
De sa voix caverneuse, Acoufénus scanda :
« Soit Maudit Antre Funeste,
Soit atteint.
Que ton ouïe s’éteigne
Et que le son assourdissant des Ténèbres
Occulte tes facultés »

Acoufénus répéta la malédiction trois fois. Les murs grelottaient de froid, les meubles éternuaient sous la froidure de l’être démoniaque. Main Noire flageola un court instant mais se ressaisit, soutenu par sa haine. Siphonnée, hallucinée, voletait dans la pièce et se cognait contre les murs, comme une chauve-souris qui aurait perdu son radar interne. Elle sentait l’Antre Funeste vaciller, elle le percevait s’affaisser. Encore un instant, et la prison vivante agoniserait. Alors les portes s’ouvriraient, les gardes s’écrouleraient, assommés, et Main Noire agripperait de ses multiples doigts Malus et Colérus.
Acouférus hurla à la mort, et dans un hululement discordant, il s’évanouit, rendant au lieu un semblant de calme.

Entre-temps sur Coloris , le rituel maléfique déversait sa morve haineuse. Tout d’abord, un orage fracassant s’abattit sur les habitants, qui soudain saisis au ventre par un ciel de nuit sans étoiles, fuyaient les rues, terrifiés. Des torrents d’eau pilonnaient la terre, rendant toute sortie impraticable. Puis, des tonnerres répétés, comme autant de tremblements de terre dégringolés des cieux vinrent secouer la planète. Beaucoup crurent alors à une fin du monde précoce. Main Noire traversa l’espace, arrimé à son crocodile magique, et atterrit sur Coloris avec force tintouin. Sans perdre un instant, ses doigts reptiliens extirpèrent sans ménagement Malus et Colérus de l’Antre Funeste. Un Antre liquéfié par le rituel fort efficace de Mortaris et surtout Acoufénus. La chauve-souris vivante désormais sourde et aveugle, glissait sur elle-même comme un flaque d’eau salie de sang et de larmes. Les gardes, les autres prisonniers, les personnels médicaux, tous hurlaient et couraient à s’en faire tomber le cœur de la poitrine. L’épouvante régnait partout, et les cadavres s’amoncelaient à perte de vue. Des nappes de fumées grisâtre enveloppaient Main Noire et les deux bestioles, qui aspirées par les griffes acérées de leur maître, commençaient à paniquer aussi. Après tout, ils avaient échoué dans leur mission… Et si, par malheur, Main Noire ne les sortait de là que pour mieux les tuer ? Colérus, plus vert de rage que jamais, se voyait déjà déchiqueté par les griffes infernales…
Malus, trimballé, aspiré, avalé par une brume d’un gris de mort, se sentit irrésistiblement condamné aux Miametous… Il regretta soudain l’Antre Funeste et tenta de rebrousser chemin, en gesticulant ses misérables pattes dans l’air.
Mais la force de l’Ombre, incommensurable, lui serra bientôt la panse, et scella son sort.
Puis, d’un coup, les démons disparurent. Le ciel s’éclaircit à nouveau, offrant aux yeux ébahis des Coloris, un monceau de ruines et de cendres. L’Antre Funeste, écrasé au sol, respirait péniblement.
Le Mal venait de remporter une victoire inattendue par la seule force de sa haine.
Mais, comme toujours, cette fin annonçait le début d’une autre histoire, celle sans fin de la revanche du Bien sur les Ténèbres.

7 - CHAPITRE V : BIENVENUE A POPPYNELLE

La fée naissance se déplaçait toujours en dansant sur son ballon Yiyan. Elle adorait parcourir la planète Coloris pour annoncer la bonne nouvelle : un bébé allait naître ! Une nouvelle vie ! Une nouvelle joie ! Waouh !
Elle avait le costume de l’emploi, à vrai dire. Un bonnet tout argenté, scintillant de paillettes de même couleur, la protégeait des courants d’air. Deux bonnes paires d’ailes or et argent lui permettaient de parcourir de longues distances en peu de temps. Un grand cœur or et argent aussi lui donnait vie et générosité. Cette fée naissance était vraiment splendide dans son apparat de brillance. Tout le monde l’appelait la fée naissance, mais son véritable nom était Luisante.
Poppynelle, la fille de Poppy Red et Poppyline venait de naître. Toute la famille dansait la polka. Poppy Red en avait perdu l’équilibre !

Et, à voir comment Poppyline bondissait de tous les côtés, l’accouchement ne l’avait guère fatiguée ! Et Poppynou suivait la cadence ! Tout le monde se promenait sur son trente et un. Végétal avait revêtu son plastron à boutons d’or ! On avait lissé les coiffures et jeté des milliers de paillettes d’or et d’argent sur les vêtements et les pétales !

Partout, on se réjouissait ! Car les Poppy, devenus tous magiques depuis peu, développaient à grands pas leurs pouvoirs surnaturels, et peu à peu changeaient de formes et de couleurs. Tout ceci avait un sens pour les Sages de Coloris. Et un Poppy supplémentaire pour combattre la bande à Main Noire ne serait sûrement pas de trop !
Voilà pourquoi ces réjouissances prenaient elles aussi, un tour magique !
La joie se répandait dans les bois et les forêts. Les fleurs tournoyaient leurs pétales, les arbres secouaient leurs branches jusqu’à l’épuisement ! Bienvenu à Poppynelle la belle !

Rugitou, paré d’une crinière neuve, émit son rugissement légendaire qui ameuta collines et montagnes ! Les amis, fort nombreux des Poppy, accouraient de toutes parts pour fêter Poppynelle.

Devant l’engorgement du carrefour des Pinzenfet, Doucette l’escargot demanda à son ami ver de terre Ariko, de grimper sur Parasol, le champignon multicolore, et de régler la circulation.
Tigefolle ne tenait plus en place et renversait tout sur son passage. Tomatine, en rupture de stock de gâteau-clown, courait partout en quête de farine.
Parlotine, la limace intello des Pinzenfet, répétait déjà son discours tandis que Coky la Coccinellelissait les pétales des fleurs en folie.
Quelle journée, de quoi perdre la tête ! Mais quelle merveille aussi de se retrouver tous réunis dans cette ambiance conviviale si caractéristique de Coloris ! Entraide, partage et amitié étaient les maîtres mots de cette planète. Voilà sans doute pourquoi, malgré Main Noire, Satinus et bien d’autres, Coloris gardait vie et force !
Cependant, derrière l’allégresse réelle des habitants de Coloris , perçait le « danger Main Noire ». Un danger réel. Un danger déjà présent.
Car tandis que Tomatine empilait glaces et gâteaux jusqu’à chatouiller le museau des nuages, les démons tueurs à gage atteignaient la forêt des Pinzenfet. Ces trois pestes tuaient depuis si longtemps qu’ils se croyaient devenus immortels. Pustul la trompe, Mucus l’oeil, et Kist le mutant, observaient en silence, planqués derrière un bosquet, les Coloris s’activer.
Les ordres de Main Noire étaient très clairs : exterminer la famille Poppy dont la Poppynelle et détruire le maximum de Coloris dans la foulée ! Le vacarme des réjouissances couvrirait leurs méfaits. Ils auraient ensuite tout le temps de fuir en prenant leurs vilaines jambes à leur vilain cou !
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Les trois démons se dirigèrent vers la chambre de Poppynelle.
- Achchch, achchchch, marmonna Mucus, quel pied de dégommer ce mouflet fleur, là !
- Hou, hou, hou, rigola Kist, de son rire grotesque, t’as raison.

Fort heureusement, Bleutis, l’ange de Poppyline, suivait à distance les trois bestioles. Dans ces mondes surnaturels, changer de forme était aussi facile que de se laver les mains sur Terre, mais oui ! Alors, transformé en oiseau aux ailes immenses, Bleutis pistait les terreurs. Par télépathie, elle tentait de joindre Végétal et Tigefolle, en vain. Où étaient-ils donc passés ? Elle se prépara à détacher ses plumes pour les transformer en flèches mortelles. Puis, elle invoqua Naturella, Grande Prêtresse de la Nature.
- Ô Naturella, entends mon appel ! Que les brins d’herbe se transforment en trompettes et sonnent l’appel aux armes ! Que les cœurs des Tournesols deviennent tambours et battent le rappel !
Nous sommes en grand danger ! Ô, Naturella, entends ma prière !
Un vrombissement spectaculaire emplit l’atmosphère. Des nuées de brises fraîches enveloppèrent Bleutis.
- Me voilà, Bleutis, j’entends ton appel. Qu’il en soit ainsi.
- Merci, merci, Ô Naturella.
Dans l’instant, les tournesols devenus tambours et tambourins, crièrent à tue-tête :
- A l’aide ! Au secours ! Les Poppy en danger, les Poppy ! A l’aide !
Naturella songea qu’une fois encore, la guerre pointait son sale museau à l’horizon. Elle se pencha et regarda avec affection ses bébés fleurs. « Ah, se dit-elle encore, quand donc chacun ne verra-t-il que beauté et amour dans tout ce qui existe ? Il y a pourtant place pour tous, quelle tristesse » !

Entre-temps, Mucus, aussi long et visqueux qu’un ver malade, se glissa dans l’entrebâillement de la fenêtre et pencha son horrible tête vers le berceau de Poppynelle. Elle ressemblait à une main gluante et difforme, cette tête, tandis qu’elle s’approchait dangereusement du bébé coquelicot pour le saisir et le broyer.
Pustul protégeait l’attaque et se tenait devant le berceau. Bleutis plongea vers lui, et lâcha des plumes tranchantes. Pustul rétorqua aussitôt en balançant vers l’oiseau-ange des jets de boutons venimeux.

C’est alors que Doucette l’Escargot intervint. Elle tendit ses antennes vers Pustul, et cracha un filet de bave dure qui emprisonna la bestiole dans des mailles indestructibles. Bleutis enveloppa Poppynelle dans ses larges ailes et s’envola. Mucus, attaqué par les habitants alertés de Coloris, demeura coincé dans l’embrasure de la fenêtre et finit aplati sous les coups des Coloris, furieux.
Doucette, triomphante, reprenait son souffle. Jamais de toute sa vie d’escargot, elle n’avait couru aussi vite. Elle était prête pour les Jeux Olympiques !
Poppy Red, affolé, arrivait ventre à terre. Kist combattait toujours, ses pinces de crabe mutant ouvertes, il projetait d’épouvantables pinces qui, une fois agrippée à la victime, la coupait en deux d’un seul coup !

C’est alors que se produisit la chose la plus extraordinaire que les Coloris aient jamais vue ! Poppy Red, qui courait comme un fou, se sentit tout à coup élevé, soulevé du sol par une énergie invisible. Une chaleur torride se déversa en lui. Végétal et Poppy Red se fondaient l’un dans l’autre ! Ah, mon Dieu ! Ils devenaient Un pour combattre Kist, pour lutter contre le Mal ! Un être étrange apparut soudain sous les yeux ébahis des habitants, pétrifiés. Une sorte de mélange curieux de Poppy Red et de Végétal ! La fleur de courgette avait tourné violette, et maintenant, deux paires d’ailes soutenaient l’être au-dessus du sol, des ailes d’un beau turquoise et jaune, constellées d’or et d’argent. Il avait une jambe carotte, et une autre carotte et jaune, le visage ressemblait à celui de Poppy Red, mais on percevait les nervures du poivron qui formait d’habitude le visage de Végétal ! Mais surtout, surtout, depuis des bras fins comme des lianes, des jets continus de paillettes d’or et d’argent, rouges et vertes, construisaient un mur énergétique, un bouclier infranchissable entre Poppy-Végétal et Kist ! Et ce bouclier s’étendait et s’étendait et enfermait peu à peu les méchants, et protégeaient les Coloris, les Poppy et tous les êtres de la Nature qui vivaient, paisibles, sur la planète.
Alors, Kist invoqua Baleyetou, le grand vent de colère. Baleyetou apparut, rouge et violent, avec de vilaines oreilles verdâtres plantées de travers sur son corps bâti d’air et de vents. Il souffla sa haine sur le mur de paillettes, encore et encore, mais rien. Le mur résista. Et plus Baleyetou soufflait pour détruire le mur d’énergie, plus le mur se renforçait. Tous furent murés vifs. Le crabe mutant et Baleyetou, et aussi Mucus et Pustul, trimballés par les Coloris jusque dans leur prison énergétique. Mucus ressemblait à présent à une crêpe, et Pustul, toujours encagé dans le filet de Doucette, enrageait. Les méchants étaient drôlement punis !
Poppyline serrait Poppynelle dans ses bras et pleurait dans les bras de Bleutis. Tigefolle qui avait protégé Poppynou durant toute la bataille, sautait de colère partout dans la maison ! Des démons tueurs à gage, chez eux, chez les Poppy, Main Noire ne perdait rien pour attendre !
Tous les êtres de Coloris refusèrent de céder au Mal, et de perdre leur joie de vivre. Bien au contraire, plus forts et solidaires que jamais, ils décidèrent de fêter la naissance de Poppynelle comme si rien ne s’était produit ! Et toc !
La voilà la vraie victoire devant l’adversité et la méchanceté : continuer d’être soi-même jusqu’au bout, et demeurer debout dans la tempête ! Tel était le choix courageux des Coloris.
Alors, Bienvenue à Poppynelle ! Et chantons et dansons !

6 - CHAPITRE IV : POPPY RED ET L'ANTRE FUNESTE

L’Antre Funeste, véritable prison vivante, possédait toutes les caractéristiques de la chauve-souris. Elle entendait absolument tout ce qui se passait, le moindre chuchotement, le moindre éternuement, le plus petit couinement. Elle suivait chaque pas, chaque mouvement, chaque bruit. Rien ne lui échappait car ses oreilles orientaient son attention même dans la nuit la plus noire. L’Antre Funeste fonctionnait comme une alarme. Quand un problème se manifestait, elle émettait un son de haute fréquence, un ultra son en fait, qui résonnait de cachot en cachot, de mur en mur, comme un écho sans fin ! On appelait ce système « écholocation ».
Les gardes entraînés à cette drôle de communication avec l’Antre Funeste, se précipitaient remettre de l’ordre sur le lieu du drame ! Ou de l’altercation !
Rien n’échappait à l’Antre Funeste.
D’ailleurs, sans autorisation spéciale, l’Antre Funeste demeurait sourde à toute demande d’entrée ou de sortie ! Les gardiens eux-mêmes, tout fantômes qu’ils étaient devaient activer un code particulier à chacun pour franchir enfin la bouche barreaudée de l’Antre. Et quelle bouche ! Des fanons des baleines ! Brrr !
La surveillance ne s’arrêtait pas là. L’Antre Funeste pénétrait aussi les esprits. Elle enfonçait ses crocs dans le cerveau, aspirait une bonne dose de sang et inspectait chaque globule rouge à la recherche d’indices. Une fois dans les pensées des détenus, elle fouillait et farfouillait, en quête de quelque idée d’évasion ou de vengeance.
Oui, l’Antre Funeste était un lieu de mort lente, réservé aux êtres les plus effrayants de la planète Coloris.
Une énergie lourde et dense régnait dans ses murs. Des murs qui transpiraient de haine sourde, et de rêves de vengeance inassouvie. Des murs bouffis de peur et de terreur qui renvoyaient l’écho des cris des prisonniers, des cris silencieux, des cris sans voix.
Serretou était le tout nouveau directeur de l’’Antre. Ah ! Serretou, quel drôle de bonhomme ! Alors que sa maman Fourmina l’attendait, elle fut salement mordue par une chauve-souris vampire ! Le pauvre Serretou naquit avec des ailes de chauve-souris et des griffes en guise de mains et de pieds ! Son père Fourmil faillit s’arracher les antennes de rage et de chagrin ! Heureusement, son fils avait bien ses deux yeux composés... deux antennes aussi… mais ces maudites griffes… mais ces maudites ailes… !

Serretou, très complexé, s’isolait toujours, refusait toute amitié et fuyait même ses frères et sœurs. Un jour, il réalisa, stupéfait, qu’il possédait les qualités des chauves-souris : ouïe fine, longévité, résistance. Du coup, il bascula dans l’extravagance ! Il se mit à porter des costumes bariolés et à peindre l’intérieur de ses ailes qu’il aimait pleines de gribouillis et de pâtés ! Ses griffes le rendaient efficace au combat et sa minceur de fourmi fort agile ! Au final, il devint un combattant hors pair et transforma son handicap de départ en une sacrée force !
Il réussit le concours d’entrée dans l’administration funestrale et prit ses fonctions de directeur un an plus tard à l’Antre Funeste ! Quelle belle leçon de vie à retenir !
Serretou se déplaçait toujours flanqué de son chien magique Aboifor dont les deux uniques pattes se terminaient par deux nuages roses. Ces nuages, (curieux accessoires pour un chien tout de même, fut-il magique !), lui permettaient de s’élever au-dessus du sol et de flotter jusqu’à trois ou quatre mètres de haut ! Ainsi, il voyait tout ce qui survenait à l’extérieur des cellules, dans la cour, sur les lieux de débroussaillage et à la première incartade, il aboyait à en faire s’écrouler les murs ! Et que dire de cet œil supplémentaire qui lui surplombait la tête exactement comme un périscope de sous-marin ! Et ses crocs ! Plus menaçants encore que ceux d’un dinosaure ! Au secours !

Une planète aussi colorée et joyeuse que Coloris générait peu de délinquance. Ouf ! Du coup, l’Antre Funeste abritait à peine une trentaine de détenus mais tous des démons irrécupérables.
La vie à l’Antre Funeste se déroulait lentement. A tel point que le temps, parfois, semblait inerte. Comme effacé.
Les prisonniers se levaient à cinq heures du matin, parfois avant le soleil lui-même, se lavaient le bout du nez et prenait un bref petit déjeuner. Dès six heures, et par tous les temps, ils partaient en rang bien ordonné vers les forets alentours, sévèrement gardé par les fantômes de service. Le travail ne manquait pas !

Nettoyage, débroussaillage, coupe, repiquage… Ils retournaient à l’Antre Funeste vers le milieu de l’après-midi, et, après un repas frugal, se reposaient de leur dure journée. La plupart du temps, en commettant de nouvelles bêtises, en arrachant un œil ou une patte à l’un de leur co-détenus ! Quelle engeance !
Chaque jour, Malus et Colérus devaient astiquer tous les arbres de la forêt Belbalad, maintenant que toutes leurs feuilles étaient tombées, afin de les garder vifs et en pleine forme pour la renaissance du printemps. Malus enrageait de devoir se soumettre à une telle discipline et nourrissait une haine terrible pour ses geôliers. Colérus, qui changeait sans cesse de forme et de couleurs et finissait par ne plus se reconnaître lui-même, trimballait sans répit, de lourds baquets remplis d’eaux, de mousse à laver et autres ustensiles !
- Ah, quelle vie de chien ! Ah, quel froid de canard, gémissait-il, frigorifié.
- Silence, la limace montée sur pattes, gronda Fermus, l’un des gardes. Active-toi un peu, ça te réchauffera !
- De quoi, on papote au lieu de travailler, intervint le gardien-chef Lonmuso en lorgnant Malus et Colérus avec sévérité.
Lonmuso avait des mains comme des enclumes et quatre jambes toutes placées à la queue leu leu. Sa main gauche dégorgeait une espèce d’algue orange gluante qui scotchait vite fait les petits malins au mur! Quel tourment ensuite pour se décoller ce truc collant du museau ! Aïe, aïe, aïe !
Malus resta silencieux. Colérus l’imita. Mais Lonmuso n’était pas dupe.
- J’entends tes vilains pensées d’ici, affirma-t-il d’une voix grave. L’Antre Funeste me les transmet à tout moment. Alors, tu crois encore que ta Main Noire de malheur viendra te sauver ? Pauvre nigaud ! Personne n’entre ni ne sort sans l’accord de l’Antre. Le radar est infaillible.
- Ca, mon vieux, songea Malus, c’est toi qui le dit !
- Oublie le brouillage radar ! L’Antre balaye constamment le lieu, en vertical et en horizontal ! La seule chose que Main Noire puisse organiser, c’est ton exécution et celle de ton crétin de frère par l’une de ses âmes damnées enfermées ici !
Malus le mauvais ravala son hostilité. « Ah ! Comme tuer lui manquait. Ah ! Comme il aimerait le dépecer vif, ce sale Lonmuso ! Et hop ! Une de ses sales pattes à droite, et hop, une autre à gauche ! Il y avait là matière à alimenter les quatre directions ! Ha ! Ha ! »
La nuit, Malus se délectait de ses forfaits passés, tous plus abominables les uns que les autres et jouissait déjà des futurs ! Beaucoup de crimes avaient été commis avec la famille Incendif, cette race maléfique de bougies noires qui incendiait à qui mieux mieux, partout et tout le temps ! Les Incendif accomplissaient à leur tour leurs œuvres sordides grâce à la complicité diabolique du couple Lumetta.
Ces bougies ne fondaient jamais, ces allumettes se régénéraient toujours, ces êtres immondes ne mourraient jamais, la force du Mal était bien réelle.
Malheureusement pour Lonmuso, Malus avait raison. Main Noire préparait une revanche massive. Oui, les Ténèbres progressaient à grands pas.


5 - CHAPITRE III : POPPY RED ET LE CÔNE SOMBRE

Le jour ne se levait jamais sur le Cône sombre. La nuit ne tombait jamais non plus. Seul un jour sans fin, glacial, figé, marquait un temps sans rythme, une mélancolie sans émotion. Le Cône sombre, morne et sans vie, vivait d’indifférence et de froideur.

Pourtant, d’innombrables démons s’entassaient là, tous aussi infernaux les uns que les autres. Ils gaspillaient leur temps à piailler et couiner, à se battre, à se quereller, à médire et maudire. Tous affichaient des corps à l’image de leur mental. Leur laideur n’avait d’égale que leur méchanceté. Ils étaient tous tordus, contrefaits, ratés, accoutrés de peaux aux couleurs sales. Ces démons formaient les hordes folles de Main Noire, leur Maître.
Un Maître aux pouvoirs diaboliques qui gouvernait le Cône Sombre avec férocité. Qu’attendre à vrai dire d’un être aussi épouvantablement difforme, dont la tête, toujours en colère, se vissait sur un crocodile malfaisant aux écailles empoisonnées, aux crocs infestés ? Main Noire portait son corps sur la tête. A moins que les démons repoussants qui jaillissaient de cette main sordide ne soient le résultat de ses actes. Ainsi, quiconque approchait Main Noire connaissait d’emblée la somme de ses méfaits, l’horreur de ses crimes, la cruauté de ses choix.

Pouvait-on nier l’importance de son hérédité ? Son père, un squelette originaire de la planète Détritus, dirigeait le service du broyage et de la récupération des poudres d’os. Sa mère, monstre mutant à sept têtes issue de la planète Mutatis, occupait des fonctions de bourreau à plein temps et gobait membres et têtes des récalcitrants encore vivants ! Main Noire incarnait le fils parfait, aussi hideux et abject que ses parents !
Voilà pourquoi il attirait autant de fascination et de dévotion. Des milliers de démons le servaient sans piper mot, tous régimentés dans des hordes de cinq cent démons chacunes. Elles portaient le nom de guerre de Décimus. Quiconque s’installait sur le Cône sombre devenait d’office un Sombris.
Généralement, le Cône sombre subissait les assauts répétés d’autres lieux démoniaques, et Main Noire devait parfois combattre pire que lui !
Mais, ce jour là, ses préoccupations allaient vers Malus et Colérus, emprisonnés tous deux à l’Antre Funeste, la prison vivante. Il tenait à récupérer ces deux saletés à tous prix pour les massacrer sitôt ramenés sur le Cône.
Leur mission ? Eliminer Poppy Red et toute sa sale race.
Leur résultat ? Echec, échec, échec.
Main Noire ravala sa colère. Il se défoulerait sur eux, le moment venu.
Pour l’heure, il lui fallait trouver un moyen de forcer l’Antre Funeste. Cela semblait impossible, mais… rien jamais ne résistait au Diable, constata Main Noire avec satisfaction. Le Prince Satinus, avec qui il entretenait des relations très amicales (Main Noire se rengorgea) l’aiderait si besoin était.

Main Noire avait réuni son conseil de guerre, toutes affaires cessantes. Il observa ses ministres attentivement et se surprit à penser bien des choses...
Guérus, son général des armées, en fin stratège, menait toujours ses hordes à la victoire. Avec lui, Décimus ne perdait jamais. Le Général Guérus n’était qu’une tête immense sans corps ni bras. Deux ailes roses minuscules mais infatigables le trimballaient partout. En équilibre sur ses sourcils, un troisième œil, tout aussi de travers que les deux autres, avait la capacité de lire dans les esprits et ainsi de très vite connaître les projets de l’ennemi. Un fameux avantage pour qui veut gagner à tout prix !
A ses côtés, Pouritou, le ministre du développement du Mal, parlait avec de grands gestes. Quel comique né, celui-la ! Il incarnait le dévouement et le sens du devoir. Rien de plus important pour lui que détruire, mentir, voler et tuer. Depuis peu, son passe-temps favori était de jeter à la volée des virus partout où il passait, puis de tenter de deviner le nombre de morts ! Ah, ce Pouritou, quel oiseau rare. Un fantôme reconverti dans la politique, ce n’était pas si fréquent ! Pouritou portait en guise de chapeau, une tête de mort agrémentée de deux serpents entrelacés. Il ne l’ôtait jamais, ce drôle de chapeau, si bien qu’à force, il s’était carrément encastré dans le crâne chauve et faisait à présent complètement parti de lui ! En bon mort-vivant, Pouritou avait toujours froid. Un feu un tantinet sale, habité d’un œil halluciné lui servait de chauffage portable, accroché à ses basques. Et ce n’était pas tout ! Non, non, Pouritou suivait une thérapie afin de relâcher les tensions dues au stress de sa position sociale. Il pratiquait des séances répétées de relaxation avec sa sorcière thérapeute, Sakajetou ! Elle avait une allure folle avec une main en forme de plante carnivore et l’autre toute de pinces griffues ! Gluantine, l’araignée au venin mortel, dormait toute l’année accrochée à son gros derrière tout rapiécé ! Vraiment, une super équipe !
Mais, se dit le gouverneur, sa préférence allait à Mordicus, la Mandibule. Mordicus, ministre de la destruction fatale, dévorait tout ce qu’il croisait ! Normal pour une mâchoire toujours affamée, dont un bras accroché à la gencive, agrippait la proie avant que les crocs ne la saisissent à point ! De son autre main, il devait toujours tenir son oreille, qui, depuis qu’elle avait été arrachée par Maboul, se sauvait s’il n’y prenait garde. Il se déplaçait grâce à la complaisance de mille-pattes qui lui servaient de pieds !
Maboul, l’oiseau-dinosaure aux dents et mains humaines, était le précepteur de son jeune fils Poison. Un oiseau complètement déjanté, qui volait, sautait et courait dans tous les sens dès qu’il perdait le contrôle de la situation. Et c’était souvent le cas avec Poison pour élève ! Il montait l’escalier en se retournant sur sa crête, et ses mains s’avéraient si maladroites qu’ils utilisaient ses pattes griffées pour manger !
Il songeait parfois à se défaire de Maboul, mais Poison adorait lui arracher les plumes, alors…
Ah, Poison, quel bel enfant plein d’avenir, se dit encore Main Noire en se redressant de fierté. La succession semblait assurée ! Poison s’annonçait digne de ses ancêtres : têtu, capricieux, méchant, envieux, jaloux, égoïste, menteur, tricheur, bref, à deux ans déjà, il faisait des prodiges !

Main Noire revint à ses préoccupations du moment et frappa la table de son doigt crocodile. Ou de dragon ou de dinosaure ? Il ne le savait plus lui-même.
Bref, le Maître soudain, s’impatientait. In silence de plomb descendit aussitôt sur la salle.
- Mes amis, déclara Main Noire avec solennité, nous allons tenter une mission dangereuse et inattendue, celle de prendre d’assaut l’Antre Funeste, sur la planète Coloris.
Murmures, couacs et déglutitions jaillirent des gorges fétides.
- Heu, Maître bien-aimé, osa Guérus, est-ce bien raisonnable, pour ces deux idiots incapables qui ont raté leur mission de…
- Justement, coupa net Main Noire, ils doivent être punis et jetés aux Miametou !
La simple évocation de ces terribles bestioles jeta un froid glacial sur l’assemblée.
- Pour forcer l’Antre, je pense utiliser les rituels du Mortaris.
Nouveau silence.
Soudain, Mordicus se déchaîna :
- Su-per, le Mortaris, su-per ! Ouuuhahaha, fit-il de son rire de chien bègue, quelle bonne idée ! Mmmm, Mortaris.
- Oui, renchérit Main Noire. Je l’ai d’ailleurs là.
- La Magie du Prince Satinus… Qu’il est beau, Mmmm, Mortaris, Mmmm, Satinus le Bel…, s’excita Mordicus, en sautant partout.
Les autres démons se regardaient, atterrés. Maboul faillit, d’un bond, se jeter sous la table. Ici, le Mortaris… Brrrr…
- Du calme, la ferme, assez, hurla soudain Main Noire, excédé. En voilà un cinéma ! J’invoquerai le Mortaris à la prochaine pleine lune. Point final. Et que chacun se tienne à son poste ou ce sera les Miametou. Des questions ?
- Oui, mon Maître bien-aimé, combien de hordes dois-je mobiliser ?
- Deux. Mille démons suffiront largement.
- Ne peut-on alors en profiter pour réduire cette famille ridicule de coquelicots à merci, suggéra Mordicus, l’eau déjà à la bouche.
- Un groupe de démons exterminateurs est parti ce matin sur Coloris exterminer ces tiges molles. L’idéal serait de faire exploser toute la planète, ainsi, nous serions enfin débarrassés de toute cette bonne conscience, cette solidarité, cette joie de vivre qui viennent nous polluer !
- Tu as justement parlé, mon Maître, comme toujours, intervint Pouritou, le ministre du Développement du Mal. Je fais de l’allergie depuis plusieurs mois que même Sakajetou n’arrive pas à guérir. Ce sont ces herbacées de malheurs et leurs anges aux formes ridicules qui atteignent notre atmosphère.
- E quoi, ébacé, papa, piailla tout à coup Poison.
- Herbacée, ma petite horreur, répondit Main Noire, complètement gaga. Les coquelicots, tu sais les grosses fleurs rouges sont des herbacées, car elles poussent dans l’herbe, elles font partie de la famille Herbe, tu comprends, ma bestiolette ?
- Moui, fit Poison en prenant une pleine poignée de mouches confites.
- Poison, s’exclama Maboul, comme si enfin, il reprenait du service sur le Cône sombre, allons, tu ne vas plus avoir faim pour ce le repas…
- Et qu’est-ce qu’on mange, ce soir, mon démontou, hein ? Qu’est-ce qu’on mange, gâtifia Main Noire, complètement à la masse, des vers en sauce ! Avec ? Avec ?
- Du totodil à la vapeu.
- Oui, mon petit fléau, du crocodile à la vapeur !
- Qu’il est mignon, minauda Mordicus, en se disant que le petit fléau en question lui ferait un fort bon dessert.
- Veux un mametou pou zoué.
- Les miametou vont te manger chérinou, si tu t’en approches, tu sais bien qu’ils ne connaissent personne. Ils dévorent tout sans discernement. Pas question. Un rhinocéros à pattes de girafe si tu veux.
- Nous avons un nouveau mutant, mon Maître, s’immisça Maboul, l’air important, un canard à pattes de mouche avec une trompe d’éléphant.
- Ah la la la ! Avec une trompe d’éléphant, hein ? Mon petit fléau ?
- Non, non, trépigna le marmot, veu un mametou.
- Ca suffit ! Tout le monde au travail. J’ai à me concentrer pour les rituels !
Tout le monde sortit en courant sans demander son reste. Mais les hurlements de Poison résonnaient dans toute la grotte :
- Veu un mametou ! Veu un mametou !

4 - CHAPITRE II : POPPY RED CONTRE MAIN NOIRE

Malus et Colérus étaient frères. Tous deux, très méchants et vindicatifs, appartenaient au clan de Main Noire.
Main Noire et son peuple, les Sombris, vivaient sur la planète du Cône Sombre.

Cette planète représentait l’un des nombreux enfers de la Galaxie. L’un des pires. Elle gobait, avalait, absorbait tous les mauvais, les tueurs, les pervers, les voleurs, les sadiques, tous ceux que juges et polices lui envoyaient. Ces hommes de justice croyaient ainsi débarrasser les Mondes de cette race sanguinaire. Il n’en était rien. En réalité, ces méchants ne mourraient jamais. Ils vivaient dans le ventre du Cône Sombre, libres et repus, et pouvaient même en sortir en mission pour le Mal à tout moment ! Quel scandale !
Malus et Colérus se pourléchaient les babines. Leur emprisonnement à vie sur le Cône Sombre les avait remplis de gaieté. Mais le Juge Condamnetou avait été dupe de leurs mines affolées.
Malus et Colérus allaient s’en donner à cœur joie, eux qui adoraient détruire la beauté, abîmer la nature et tuer les animaux !

Colérus le cadet, toujours hargneux, toujours envieux, toujours capricieux, affichait un corps fracturé de colère, cassé, abîmé. Et plus il était en colère, capricieux et envieux, plus il devenait aigri, vilain et malade. Bien sûr, tout le monde se détournait de lui. Comme il se plaignait tout le temps de tout, plus personne ne voulait être son ami, sauf bien sûr, ceux qui lui ressemblaient ! Il suivait bêtement son frère en tout, sans une once de jugeote. Sans doute son œil unique l’empêchait-il de percevoir la conséquence de ses actes !

Malus, son frère aîné, était un démon laid et cruel qui prenait beaucoup de plaisir à terroriser les enfants, à les jeter par terre, à voler tous leurs bonbons. Il détestait l’amitié, haïssait la gentillesse et la solidarité. Il préférait déchirer en mille morceaux les jolis dessins des bambins, piétiner tous les bons gâteaux que confectionnaient les mamans et les mamies et surtout diviser et séparer les êtres qui s’aimaient. Personne n’avait jamais su d’où sortait ce maudit Malus. Il ressemblait à une sorte de gros poisson furieux, mais il vivait hors de l’eau. Il portait sur sa tête un parasite tout barbouillé que l’on avait surnommé Acidus, car il fournissait à Malus l’acide qui brûlait ses victimes dans d’horribles souffrances. Malus projetait cet acide depuis son œil glauque et le répandait en jets mortels. Il avait une queue qui évoquait un cobra à l’attaque, ou peut-être autre chose ! Tout mutait chez lui, sans cesse. Ses dents rappelaient celles d’un requin, mais un requin ne possède pas deux bras qui s’opposent, l’un vers l’avant, l’autre vers l’arrière, cousus au corps par deux poissons mutants aussi, à crocs de serpents ! Ah la la ! Etrange bazar que ce Malus monté sur de courtes pattes fines qui paraissaient se rompre à chaque pas ! Mais le pire était sa couleur. Un mélange infect de rose et de violet sales et délavés qui donnaient la nausée ! Berrrkkk !

Malus et Colérus jubilaient. Main Noire les avait choisis, eux, pour mener à bien une mission de la plus haute importance : décimer les Poppy et autant de Coloris que possible. Quel pied ! Ils en profiteraient pour saccager cette sale race de tournesols et leurs écœurants pétales jaunes ! Ils préparèrent donc leur départ avec minutie, se gorgèrent de force sombre et d’énergie baveuse, puis propulsèrent leurs corps difformes dans l’espace. Quelques instants plus tard, ils atterrissaient sur Coloris.

A la nuit tombée, les deux terreurs se faufilèrent dans la maisonnée endormie de Poppy Red. Malus avançait plus courbé que jamais et Colérus se disloquait à chaque pas, plus enragé que jamais.
- T’as compris, Col, marmonna Malus de sa voix éraillée, en regardant son frère de travers.
- Ouais, ça va, ronchonna Colérus, j’suis pas idiot.
- Sitôt t’es dans la chambre, sitôt t’aplatis la gazelle et tu rétames le mouflet, radota Malus dans le plus mauvais français que l’on puisse imaginer !
De quoi ! Il osait traiter Poppyline de gazelle à aplatir et Poppynou de mouflet à rétamer ! Ah, le maudit Malus, mauvais, ignorant et sans aucune éducation !
Malus et Colérus montèrent doucement l’escalier. La lune enveloppait de ses reflets d’argent chaque marche, comme pour les guider vers leur destin terrible. Malus pénétra le premier dans la chambre de Poppy Red et s’approcha du lit. Il se pencha en silence vers le joli coquelicot magique. Pour jeter son acide mortel, Malus devait contracter ses cornes noires, respirer profondément puis libérer l’acide. Mais Poppy Red veillait. Il bondit hors du lit, se transforma en arbalète vivante et, ses pétales magiques tendus comme une arbalète, il lâcha des centaines de fléchettes sur Malus. Terrassé, le méchant couinait de douleur !
- Aïe aïe aïe ! Au secours ! Au secours ! Main noire ! Colérus ! A l’aide ! Aïe aïe aïe !!!!
- Voilà, gronda Poppy Red, un juste châtiment pour les méchants de ton espèce !
- Je t’arracherai les pétales un à un, sale fleur mutante, cracha Malus, on se retrouvera…
- Là où tu vas aller, ni Main Noire ni personne ne pourra rien pour toi !
- Main Noire peut tout, vociféra Malus entre deux contorsions. Colérus qui changeait de forme à volonté, se tenait coi. Il ressemblait à une sorte de glaire dégoûtant, tremblant de peur. Mais gueule béante se tenait déjà prête à mordre si nécessaire.
Poppyline arriva ventre à terre dans la chambre, Poppynou dans les bras.
- Où est le frère !
- Poppynou, tu vas bien, mon cœur, demanda Poppy Red.
- Oui, répondit Poppynou, d’une petite voix chancelante.
Soudain, ses petits poings pétales frappant le vide, Poppynou brailla :
- Au secours ! Tigefolle ! Papa et Maman sont en danger ! Tigefolle, à l’aide !
- Tout va bien, rétorqua la voix invisible mais rassurante de Tigefolle. Ne t’inquiète pas. Les méchants sont toujours battus, car le Mal perd toujours.
- Bien fait, piailla Poppynou, en tapant ses petites mains pétales l’une contre l’autre.
- Tu dois être dans la compassion, le reprit Poppyline.
- Il voulu blesser papa, protesta le petit en n’y comprenant plus rien, une fois encore. Marre moi, voilà !
- Poppynou, intervint Poppy Red, maintenant que tu es un grand coquelicot, tu peux appeler tout seul le capitaine Piranha, vas vite, chéri !
- Non, non, s’époumona Malus, pas ce sale traître de poisson ! A l’aide ! Colérus, nom d’un démon, où es-tu ? Lâche ! Minable !

Le capitaine Piranha arriva en trombe, la mine menaçante, les menottes en poche. Deux effroyables piranhas formaient ses mains, toutes dents dehors. Et ses pieds aussi… Piranha semblait toujours prêt à l’attaque et ne perdait jamais…
Courageux, il relevait tous les défis. Surtout depuis qu’il était parti en Virginie, aux Etats-Unis d’Amérique, suivre une formation de profiler au FBI. Il avait ainsi appris à comprendre comment fonctionnait les méchants et donc à mieux les confondre ! Il n’était plus dupe de leurs simagrées ! Le capitaine Bouledogue l’avait entraîné au combat et, à la fin du stage, lui avait offert un costume de police en récompense ! Piranha le portait sur Coloris avec grande fierté. D’ailleurs, dès son retour des Etats-Unis, le capitaine Piranha avait créé sa propre équipe de policiers, compétents et redoutables. Ouf, désormais Coloris combattrait la délinquance avec succès.

- Où se trouvent les lascars, gronda le Capitaine Piranha de sa voix de canon.
- Voici déjà le Malus, dit Poppy Red.
- Ben voyons, encore la clique à Main Noire. Bravo Poppy Red. A peine arrivé, et déjà une sacrée victoire à ton actif, constata Piranha avec admiration.
- Par contre, Colérus reste introuvable, râla Poppyline, déçue.
Comme en réponse, Végétal dégringola dans la pièce, traînant à sa suite un Colérus vociférant.
- Rentre tes quenottes, ou je te les réduits en poudre, prévint Piranha, le regard sévère, le poing déjà à l’attaque. La prison à vie, voilà ce qui vous attend tous les deux, et du boulot à revendre ! Le jour, vous débroussaillerez les forêts, et par tous les temps. Le soir, vous serez absorbés par le ventre de la prison, aucun risque d’évasion, là-bas, sales bestioles !
- La prison a un ventre comme nous ? interrogea Poppynou, abasourdi.
- Oui, mon petit pistil, déclara Piranha, avec satisfaction. Cette prison est vivante, car c’est une chauve-souris vivante, qui a donc l’ouïe fine et ne dort jamais ! Comme les prisonniers vivent en elle, ils ne peuvent en sortir que si elle ouvre sa bouche, tu comprends, mon coquelicotou ! Je t’emmènerai la visiter la prochaine fois, promit Piranha, tu verras ! Tu aimes les fantômes ?
- Oh, oui, s’écria Poppynou, déchaîné.
- Eh bien, les gardes sont des fantômes, des êtres venus d’ailleurs, des sortes de trucs qui volent, tu verras, tu verras, répéta encore Piranha, la mine mystérieuse. Quand tu viendras, je t’expliquerai bien à fond pourquoi nous avons choisi une prison chauve-souris !
- Il n’est pas question d’emmener le petit dans cet antre épouvantable, s’offusqua Poppyline, le nez froncé. Il n’a pas encore cinq ans, enfin !
- Pas d’âge pour former le caractère, décréta Piranha, le ton militaire.
- Veux y aller, moi, dans la chauve-souris, protesta Poppynou, en tapant du pied. Papa a dit que j’étais grand !
- Cela fera l’objet d’une autre histoire, décida Poppy Red. En attendant, au dodo, mon amour !
- En avant, les deux pestes et que ça saute, ordonna Piranha.
Les deux frères, la mine basse, partirent pour la prison.

Une fois couché, Poppynou eut quelques difficultés à trouver le sommeil ! D’abord, il constatait qu’être méchant n’attirait que des ennuis. Et quels ennuis ! Vivre dans une chauve-souris… Sûrement, songea-t-il épouvanté, que les jeux vidéo et les DVD ne devaient pas fonctionner dans ce drôle d’endroit ! Et Tigefolle ! Aurait-elle assez d’espace pour bondir ? Ni lui ni ses parents ne survivraient dans cette bête. En tant que fleurs, ils avaient besoin de lumière et d’eau, même s’ils étaient magiques ! Brrrr ! Décidemment, une maison dans une chauve-souris ne lui convenait pas du tout. Il s’endormit enfin et se rêva en train de survoler la prison, de papoter avec des gardiens fantômes et de traverser la bouche barreaudée de la chauve-souris !

Entre temps, Malus et Colérus, sévèrement gardés par le capitaine Piranha et son équipe, poursuivaient leur sinistre voyage.
Au loin, la prison se profila, sombre et menaçante. Ses immenses yeux rouges les observaient déjà.
- Nous y voilà les matadors ! L’Antre Funeste vous ouvre ses portes!
- L’Antre quoi, bégaya Colérus, terrifié.
- Eh oui, mon joli, voilà le nom de la prison dans laquelle vous allez vivre jusqu’à la fin des temps ! « L’Antre Funeste ».
Malus éclata d’un rire sardonique. Tout à coup, dans son cœur noir comme du goudron, un semblant d’espoir reprenait vie. Il sentait intuitivement que sur le Cône sombre, les représailles contre Coloris se précisaient déjà.
Et qu’ainsi, l’histoire, loin d’être terminée, commençait à peine…