samedi 7 juin 2008

5 - CHAPITRE III : POPPY RED ET LE CÔNE SOMBRE

Le jour ne se levait jamais sur le Cône sombre. La nuit ne tombait jamais non plus. Seul un jour sans fin, glacial, figé, marquait un temps sans rythme, une mélancolie sans émotion. Le Cône sombre, morne et sans vie, vivait d’indifférence et de froideur.

Pourtant, d’innombrables démons s’entassaient là, tous aussi infernaux les uns que les autres. Ils gaspillaient leur temps à piailler et couiner, à se battre, à se quereller, à médire et maudire. Tous affichaient des corps à l’image de leur mental. Leur laideur n’avait d’égale que leur méchanceté. Ils étaient tous tordus, contrefaits, ratés, accoutrés de peaux aux couleurs sales. Ces démons formaient les hordes folles de Main Noire, leur Maître.
Un Maître aux pouvoirs diaboliques qui gouvernait le Cône Sombre avec férocité. Qu’attendre à vrai dire d’un être aussi épouvantablement difforme, dont la tête, toujours en colère, se vissait sur un crocodile malfaisant aux écailles empoisonnées, aux crocs infestés ? Main Noire portait son corps sur la tête. A moins que les démons repoussants qui jaillissaient de cette main sordide ne soient le résultat de ses actes. Ainsi, quiconque approchait Main Noire connaissait d’emblée la somme de ses méfaits, l’horreur de ses crimes, la cruauté de ses choix.

Pouvait-on nier l’importance de son hérédité ? Son père, un squelette originaire de la planète Détritus, dirigeait le service du broyage et de la récupération des poudres d’os. Sa mère, monstre mutant à sept têtes issue de la planète Mutatis, occupait des fonctions de bourreau à plein temps et gobait membres et têtes des récalcitrants encore vivants ! Main Noire incarnait le fils parfait, aussi hideux et abject que ses parents !
Voilà pourquoi il attirait autant de fascination et de dévotion. Des milliers de démons le servaient sans piper mot, tous régimentés dans des hordes de cinq cent démons chacunes. Elles portaient le nom de guerre de Décimus. Quiconque s’installait sur le Cône sombre devenait d’office un Sombris.
Généralement, le Cône sombre subissait les assauts répétés d’autres lieux démoniaques, et Main Noire devait parfois combattre pire que lui !
Mais, ce jour là, ses préoccupations allaient vers Malus et Colérus, emprisonnés tous deux à l’Antre Funeste, la prison vivante. Il tenait à récupérer ces deux saletés à tous prix pour les massacrer sitôt ramenés sur le Cône.
Leur mission ? Eliminer Poppy Red et toute sa sale race.
Leur résultat ? Echec, échec, échec.
Main Noire ravala sa colère. Il se défoulerait sur eux, le moment venu.
Pour l’heure, il lui fallait trouver un moyen de forcer l’Antre Funeste. Cela semblait impossible, mais… rien jamais ne résistait au Diable, constata Main Noire avec satisfaction. Le Prince Satinus, avec qui il entretenait des relations très amicales (Main Noire se rengorgea) l’aiderait si besoin était.

Main Noire avait réuni son conseil de guerre, toutes affaires cessantes. Il observa ses ministres attentivement et se surprit à penser bien des choses...
Guérus, son général des armées, en fin stratège, menait toujours ses hordes à la victoire. Avec lui, Décimus ne perdait jamais. Le Général Guérus n’était qu’une tête immense sans corps ni bras. Deux ailes roses minuscules mais infatigables le trimballaient partout. En équilibre sur ses sourcils, un troisième œil, tout aussi de travers que les deux autres, avait la capacité de lire dans les esprits et ainsi de très vite connaître les projets de l’ennemi. Un fameux avantage pour qui veut gagner à tout prix !
A ses côtés, Pouritou, le ministre du développement du Mal, parlait avec de grands gestes. Quel comique né, celui-la ! Il incarnait le dévouement et le sens du devoir. Rien de plus important pour lui que détruire, mentir, voler et tuer. Depuis peu, son passe-temps favori était de jeter à la volée des virus partout où il passait, puis de tenter de deviner le nombre de morts ! Ah, ce Pouritou, quel oiseau rare. Un fantôme reconverti dans la politique, ce n’était pas si fréquent ! Pouritou portait en guise de chapeau, une tête de mort agrémentée de deux serpents entrelacés. Il ne l’ôtait jamais, ce drôle de chapeau, si bien qu’à force, il s’était carrément encastré dans le crâne chauve et faisait à présent complètement parti de lui ! En bon mort-vivant, Pouritou avait toujours froid. Un feu un tantinet sale, habité d’un œil halluciné lui servait de chauffage portable, accroché à ses basques. Et ce n’était pas tout ! Non, non, Pouritou suivait une thérapie afin de relâcher les tensions dues au stress de sa position sociale. Il pratiquait des séances répétées de relaxation avec sa sorcière thérapeute, Sakajetou ! Elle avait une allure folle avec une main en forme de plante carnivore et l’autre toute de pinces griffues ! Gluantine, l’araignée au venin mortel, dormait toute l’année accrochée à son gros derrière tout rapiécé ! Vraiment, une super équipe !
Mais, se dit le gouverneur, sa préférence allait à Mordicus, la Mandibule. Mordicus, ministre de la destruction fatale, dévorait tout ce qu’il croisait ! Normal pour une mâchoire toujours affamée, dont un bras accroché à la gencive, agrippait la proie avant que les crocs ne la saisissent à point ! De son autre main, il devait toujours tenir son oreille, qui, depuis qu’elle avait été arrachée par Maboul, se sauvait s’il n’y prenait garde. Il se déplaçait grâce à la complaisance de mille-pattes qui lui servaient de pieds !
Maboul, l’oiseau-dinosaure aux dents et mains humaines, était le précepteur de son jeune fils Poison. Un oiseau complètement déjanté, qui volait, sautait et courait dans tous les sens dès qu’il perdait le contrôle de la situation. Et c’était souvent le cas avec Poison pour élève ! Il montait l’escalier en se retournant sur sa crête, et ses mains s’avéraient si maladroites qu’ils utilisaient ses pattes griffées pour manger !
Il songeait parfois à se défaire de Maboul, mais Poison adorait lui arracher les plumes, alors…
Ah, Poison, quel bel enfant plein d’avenir, se dit encore Main Noire en se redressant de fierté. La succession semblait assurée ! Poison s’annonçait digne de ses ancêtres : têtu, capricieux, méchant, envieux, jaloux, égoïste, menteur, tricheur, bref, à deux ans déjà, il faisait des prodiges !

Main Noire revint à ses préoccupations du moment et frappa la table de son doigt crocodile. Ou de dragon ou de dinosaure ? Il ne le savait plus lui-même.
Bref, le Maître soudain, s’impatientait. In silence de plomb descendit aussitôt sur la salle.
- Mes amis, déclara Main Noire avec solennité, nous allons tenter une mission dangereuse et inattendue, celle de prendre d’assaut l’Antre Funeste, sur la planète Coloris.
Murmures, couacs et déglutitions jaillirent des gorges fétides.
- Heu, Maître bien-aimé, osa Guérus, est-ce bien raisonnable, pour ces deux idiots incapables qui ont raté leur mission de…
- Justement, coupa net Main Noire, ils doivent être punis et jetés aux Miametou !
La simple évocation de ces terribles bestioles jeta un froid glacial sur l’assemblée.
- Pour forcer l’Antre, je pense utiliser les rituels du Mortaris.
Nouveau silence.
Soudain, Mordicus se déchaîna :
- Su-per, le Mortaris, su-per ! Ouuuhahaha, fit-il de son rire de chien bègue, quelle bonne idée ! Mmmm, Mortaris.
- Oui, renchérit Main Noire. Je l’ai d’ailleurs là.
- La Magie du Prince Satinus… Qu’il est beau, Mmmm, Mortaris, Mmmm, Satinus le Bel…, s’excita Mordicus, en sautant partout.
Les autres démons se regardaient, atterrés. Maboul faillit, d’un bond, se jeter sous la table. Ici, le Mortaris… Brrrr…
- Du calme, la ferme, assez, hurla soudain Main Noire, excédé. En voilà un cinéma ! J’invoquerai le Mortaris à la prochaine pleine lune. Point final. Et que chacun se tienne à son poste ou ce sera les Miametou. Des questions ?
- Oui, mon Maître bien-aimé, combien de hordes dois-je mobiliser ?
- Deux. Mille démons suffiront largement.
- Ne peut-on alors en profiter pour réduire cette famille ridicule de coquelicots à merci, suggéra Mordicus, l’eau déjà à la bouche.
- Un groupe de démons exterminateurs est parti ce matin sur Coloris exterminer ces tiges molles. L’idéal serait de faire exploser toute la planète, ainsi, nous serions enfin débarrassés de toute cette bonne conscience, cette solidarité, cette joie de vivre qui viennent nous polluer !
- Tu as justement parlé, mon Maître, comme toujours, intervint Pouritou, le ministre du Développement du Mal. Je fais de l’allergie depuis plusieurs mois que même Sakajetou n’arrive pas à guérir. Ce sont ces herbacées de malheurs et leurs anges aux formes ridicules qui atteignent notre atmosphère.
- E quoi, ébacé, papa, piailla tout à coup Poison.
- Herbacée, ma petite horreur, répondit Main Noire, complètement gaga. Les coquelicots, tu sais les grosses fleurs rouges sont des herbacées, car elles poussent dans l’herbe, elles font partie de la famille Herbe, tu comprends, ma bestiolette ?
- Moui, fit Poison en prenant une pleine poignée de mouches confites.
- Poison, s’exclama Maboul, comme si enfin, il reprenait du service sur le Cône sombre, allons, tu ne vas plus avoir faim pour ce le repas…
- Et qu’est-ce qu’on mange, ce soir, mon démontou, hein ? Qu’est-ce qu’on mange, gâtifia Main Noire, complètement à la masse, des vers en sauce ! Avec ? Avec ?
- Du totodil à la vapeu.
- Oui, mon petit fléau, du crocodile à la vapeur !
- Qu’il est mignon, minauda Mordicus, en se disant que le petit fléau en question lui ferait un fort bon dessert.
- Veux un mametou pou zoué.
- Les miametou vont te manger chérinou, si tu t’en approches, tu sais bien qu’ils ne connaissent personne. Ils dévorent tout sans discernement. Pas question. Un rhinocéros à pattes de girafe si tu veux.
- Nous avons un nouveau mutant, mon Maître, s’immisça Maboul, l’air important, un canard à pattes de mouche avec une trompe d’éléphant.
- Ah la la la ! Avec une trompe d’éléphant, hein ? Mon petit fléau ?
- Non, non, trépigna le marmot, veu un mametou.
- Ca suffit ! Tout le monde au travail. J’ai à me concentrer pour les rituels !
Tout le monde sortit en courant sans demander son reste. Mais les hurlements de Poison résonnaient dans toute la grotte :
- Veu un mametou ! Veu un mametou !