samedi 7 juin 2008

6 - CHAPITRE IV : POPPY RED ET L'ANTRE FUNESTE

L’Antre Funeste, véritable prison vivante, possédait toutes les caractéristiques de la chauve-souris. Elle entendait absolument tout ce qui se passait, le moindre chuchotement, le moindre éternuement, le plus petit couinement. Elle suivait chaque pas, chaque mouvement, chaque bruit. Rien ne lui échappait car ses oreilles orientaient son attention même dans la nuit la plus noire. L’Antre Funeste fonctionnait comme une alarme. Quand un problème se manifestait, elle émettait un son de haute fréquence, un ultra son en fait, qui résonnait de cachot en cachot, de mur en mur, comme un écho sans fin ! On appelait ce système « écholocation ».
Les gardes entraînés à cette drôle de communication avec l’Antre Funeste, se précipitaient remettre de l’ordre sur le lieu du drame ! Ou de l’altercation !
Rien n’échappait à l’Antre Funeste.
D’ailleurs, sans autorisation spéciale, l’Antre Funeste demeurait sourde à toute demande d’entrée ou de sortie ! Les gardiens eux-mêmes, tout fantômes qu’ils étaient devaient activer un code particulier à chacun pour franchir enfin la bouche barreaudée de l’Antre. Et quelle bouche ! Des fanons des baleines ! Brrr !
La surveillance ne s’arrêtait pas là. L’Antre Funeste pénétrait aussi les esprits. Elle enfonçait ses crocs dans le cerveau, aspirait une bonne dose de sang et inspectait chaque globule rouge à la recherche d’indices. Une fois dans les pensées des détenus, elle fouillait et farfouillait, en quête de quelque idée d’évasion ou de vengeance.
Oui, l’Antre Funeste était un lieu de mort lente, réservé aux êtres les plus effrayants de la planète Coloris.
Une énergie lourde et dense régnait dans ses murs. Des murs qui transpiraient de haine sourde, et de rêves de vengeance inassouvie. Des murs bouffis de peur et de terreur qui renvoyaient l’écho des cris des prisonniers, des cris silencieux, des cris sans voix.
Serretou était le tout nouveau directeur de l’’Antre. Ah ! Serretou, quel drôle de bonhomme ! Alors que sa maman Fourmina l’attendait, elle fut salement mordue par une chauve-souris vampire ! Le pauvre Serretou naquit avec des ailes de chauve-souris et des griffes en guise de mains et de pieds ! Son père Fourmil faillit s’arracher les antennes de rage et de chagrin ! Heureusement, son fils avait bien ses deux yeux composés... deux antennes aussi… mais ces maudites griffes… mais ces maudites ailes… !

Serretou, très complexé, s’isolait toujours, refusait toute amitié et fuyait même ses frères et sœurs. Un jour, il réalisa, stupéfait, qu’il possédait les qualités des chauves-souris : ouïe fine, longévité, résistance. Du coup, il bascula dans l’extravagance ! Il se mit à porter des costumes bariolés et à peindre l’intérieur de ses ailes qu’il aimait pleines de gribouillis et de pâtés ! Ses griffes le rendaient efficace au combat et sa minceur de fourmi fort agile ! Au final, il devint un combattant hors pair et transforma son handicap de départ en une sacrée force !
Il réussit le concours d’entrée dans l’administration funestrale et prit ses fonctions de directeur un an plus tard à l’Antre Funeste ! Quelle belle leçon de vie à retenir !
Serretou se déplaçait toujours flanqué de son chien magique Aboifor dont les deux uniques pattes se terminaient par deux nuages roses. Ces nuages, (curieux accessoires pour un chien tout de même, fut-il magique !), lui permettaient de s’élever au-dessus du sol et de flotter jusqu’à trois ou quatre mètres de haut ! Ainsi, il voyait tout ce qui survenait à l’extérieur des cellules, dans la cour, sur les lieux de débroussaillage et à la première incartade, il aboyait à en faire s’écrouler les murs ! Et que dire de cet œil supplémentaire qui lui surplombait la tête exactement comme un périscope de sous-marin ! Et ses crocs ! Plus menaçants encore que ceux d’un dinosaure ! Au secours !

Une planète aussi colorée et joyeuse que Coloris générait peu de délinquance. Ouf ! Du coup, l’Antre Funeste abritait à peine une trentaine de détenus mais tous des démons irrécupérables.
La vie à l’Antre Funeste se déroulait lentement. A tel point que le temps, parfois, semblait inerte. Comme effacé.
Les prisonniers se levaient à cinq heures du matin, parfois avant le soleil lui-même, se lavaient le bout du nez et prenait un bref petit déjeuner. Dès six heures, et par tous les temps, ils partaient en rang bien ordonné vers les forets alentours, sévèrement gardé par les fantômes de service. Le travail ne manquait pas !

Nettoyage, débroussaillage, coupe, repiquage… Ils retournaient à l’Antre Funeste vers le milieu de l’après-midi, et, après un repas frugal, se reposaient de leur dure journée. La plupart du temps, en commettant de nouvelles bêtises, en arrachant un œil ou une patte à l’un de leur co-détenus ! Quelle engeance !
Chaque jour, Malus et Colérus devaient astiquer tous les arbres de la forêt Belbalad, maintenant que toutes leurs feuilles étaient tombées, afin de les garder vifs et en pleine forme pour la renaissance du printemps. Malus enrageait de devoir se soumettre à une telle discipline et nourrissait une haine terrible pour ses geôliers. Colérus, qui changeait sans cesse de forme et de couleurs et finissait par ne plus se reconnaître lui-même, trimballait sans répit, de lourds baquets remplis d’eaux, de mousse à laver et autres ustensiles !
- Ah, quelle vie de chien ! Ah, quel froid de canard, gémissait-il, frigorifié.
- Silence, la limace montée sur pattes, gronda Fermus, l’un des gardes. Active-toi un peu, ça te réchauffera !
- De quoi, on papote au lieu de travailler, intervint le gardien-chef Lonmuso en lorgnant Malus et Colérus avec sévérité.
Lonmuso avait des mains comme des enclumes et quatre jambes toutes placées à la queue leu leu. Sa main gauche dégorgeait une espèce d’algue orange gluante qui scotchait vite fait les petits malins au mur! Quel tourment ensuite pour se décoller ce truc collant du museau ! Aïe, aïe, aïe !
Malus resta silencieux. Colérus l’imita. Mais Lonmuso n’était pas dupe.
- J’entends tes vilains pensées d’ici, affirma-t-il d’une voix grave. L’Antre Funeste me les transmet à tout moment. Alors, tu crois encore que ta Main Noire de malheur viendra te sauver ? Pauvre nigaud ! Personne n’entre ni ne sort sans l’accord de l’Antre. Le radar est infaillible.
- Ca, mon vieux, songea Malus, c’est toi qui le dit !
- Oublie le brouillage radar ! L’Antre balaye constamment le lieu, en vertical et en horizontal ! La seule chose que Main Noire puisse organiser, c’est ton exécution et celle de ton crétin de frère par l’une de ses âmes damnées enfermées ici !
Malus le mauvais ravala son hostilité. « Ah ! Comme tuer lui manquait. Ah ! Comme il aimerait le dépecer vif, ce sale Lonmuso ! Et hop ! Une de ses sales pattes à droite, et hop, une autre à gauche ! Il y avait là matière à alimenter les quatre directions ! Ha ! Ha ! »
La nuit, Malus se délectait de ses forfaits passés, tous plus abominables les uns que les autres et jouissait déjà des futurs ! Beaucoup de crimes avaient été commis avec la famille Incendif, cette race maléfique de bougies noires qui incendiait à qui mieux mieux, partout et tout le temps ! Les Incendif accomplissaient à leur tour leurs œuvres sordides grâce à la complicité diabolique du couple Lumetta.
Ces bougies ne fondaient jamais, ces allumettes se régénéraient toujours, ces êtres immondes ne mourraient jamais, la force du Mal était bien réelle.
Malheureusement pour Lonmuso, Malus avait raison. Main Noire préparait une revanche massive. Oui, les Ténèbres progressaient à grands pas.