samedi 7 juin 2008

8 - CHAPITRE VI : LA REVANCHE DE MAIN NOIRE

Main Noire ne décolérait pas. Qu’avait-ils, tous, à échouer dans toutes leurs missions, tous ces incapables, ces satanés démons ratés ? Pustul, Mucus et Kist, tous trois faits comme des rats d’égouts, piégés par ce mur énergétique bâti par ce mutant de Poppy-Végétal ! A ne pas y croire ! Un coquelicot possédé par son propre ange gardien, ah, elle était bien bonne, celle-la !
Main Noire arpentait la pièce, vissé sur son crocodile. Cet empilement de reptiles, de têtes et de corps à cinq doigts, le tout habité de sombres bestioles d’un autre âge enveloppait la scène d’une aura quasi fantastique.
Soudain, on frappa à la porte. Main Noire fit volte face. Quoi encore ?
Un serviteur entra.
- Pardon, Maître, mais un visiteur est là pour toi.
- Quel visiteur ? Quel nom ? Pourquoi ?
- Il dit se nommer Chaudronus.
- Connais pas ce Chaudronus. Qu’il entre, marmonna Main Noire, de fort mauvaise humeur.
- Salut à toi, Main Noire, je viens proposer mes services, car je pense pouvoir t’être utile.
- Assieds-toi, cracha Main Noire. Si tu me fais perdre mon temps, ça ira mal pour toi. Donne-moi un instant, que je me mette à l’aise.
Main Noire dévissa sa tête et libéra le crocodile qui aussitôt s’endormit. Une fois déposés sur le canapé, les doigts-bestioles se jetèrent, affamés, sur un grand plat d’oiseaux morts à plumes venimeuses.
Chaudronus ne bronchait pas comme si ce rituel lui était familier.
Main Noire se retourna. Le jaune de ses yeux avait viré au vert. Un vert difficile et dérangeant qui rendait son regard plus fou encore.
La tête s’assit en affichant un rictus bizarre qui ressemblait à une moustache.
- Eh bien, je t’écoute.
- Je suis un magicien noir, le pire de tous dans la cruauté, donc le meilleur. Je connais tes intentions. Tu veux pénétrer dans l’Antre Funeste. Je suis ta solution.
- Vraiment ? Je n’aime pas beaucoup que l’on se mêle de mes affaires. Comment sais-tu que…
- Satinus m’envoie à toi.
- Satinus ? répéta Main Noire, surpris. Je suis très honoré vraiment, … si tu dis bien la vérité !
- Je la dis, jamais je n’invoquerai ce nom sacré en vain. Je suis ici pour t’accompagner dans ton rituel de pleine lune. Nous fracturerons l’Antre Funeste et emporterons avec nous les deux zinzins, foi de Chaudronus, jura la chose en levant son bras comme pour faire serment.
Chaudronus était un chaudron vivant, dont le bassin brûlait sans cesse d’un feu jaune violent. Bras et jambes se composaient de petites bûches de bois et il portait sur sa tête en guise de chapeau le couvercle du chaudron ! Quel étrange personnage !

Une partie de la gigantesque famille Lumetta l’accompagnait dans tous ses déplacements, organisait ses conférences et séminaires, gérait son innombrable clientèle.
Bref, Chaudronus était tout à son affaire dès qu’il s’agissait de magie noire, d’invocation des esprits malfaisants et autres vilénies.
Il avait épousé une goule, sorte de fantôme foldingue qui dansait jour et nuit la mazurka de l’Etoile Tombante, et qui se transformait en libellule hystérique dès qu’elle était épuisée.
Siphonnée ne portait que des vêtements d’un rose étincelant, afin, pensait-elle, de dissimuler son corps sec, moisi et sans jambes. Des aiguilles à tricoter plantées en vrac sur la tête, masquaient tant bien que mal son crâne chauve.
Malgré sa folie très avancée, Siphonnée pratiquait avec virtuosité le Mortaris, Grand Livre Sacré du Mal Absolu. Elle portait d’ailleurs le M sacré du livre noir sur sa poitrine. Bien évidemment, elle participait activement aux rituels de Chaudronus, et s’affairait déjà, entre deux gesticulations, à organiser celui de Main Noire.

Quand vint le grand soir, Chaudronus s’installa. Il rétracta bras et jambes dans le feu du chaudron magique, et libéra sa tête de ses liens avec la marmite.
Main Noire, paré de ses doigts et vissé sur son crocodile, attendait avec impatience l’évocation magique qui briserait la protection de l’Antre Funeste. Le rituel se déroulerait en deux phases : la première serait l’invocation du Livre, la deuxième le travail des esprits malfaisants.
- Ô, Mortaris, déclama Siphonnée avec solennité, Ô Toi, le Grand Livre des Ames Sombres, Toi, le Sacré des Ombres, je viens à Toi implorer force et protection. Que s’éveillent les Esprits Maudits des Sombres Infernaux ! Qu’en ce lieu, ils se propagent ! Qu’en ce lieu, ils atteignent l’Antre Funeste et la rendent aveugle !
Ô Grand Mortaris, manifeste ici ta splendeur suprême et enveloppe-nous de ta Grandeur !

Le Mortaris s’activa. Le livre s’ouvrit violemment tout en flottant dans les airs. Soudain, un dragon géant en émergea, un dragon classique, immense, noir et rouge, crachant feux et flammes. Ses ailes à demi-ouvertes d’un rouge étincelant aveuglaient la pièce de sa lumière troublante. Le Livre Sacré se colla sur son flanc. Sur une page apparut l’Antre Funeste, frappée en trois points par trois épées terribles : la plus grande le perçait de part en part, les deux plus petites crevaient chaque œil.
Sur l’autre page, une malédiction s’inscrivait en lettres de sang :
« Soit aveuglé, Antre Funeste, que le Mal te terrasse,
Par Satinus, soit foudroyé » !

Tous les êtres présents s’inclinèrent profondément devant le Dragon noir et rouge, dont le nom terrible était connu de tous : Massacrus.
Puis, Siphonnée reprit sa litanie et invoqua l’esprit des Ténèbres Assourdissantes : Acoufénus, celui qui rendait sourd.
Un vacarme assourdissant secoua la pièce. Main Noire lui-même
frémit de peur. Du chaudron vivant émergèrent trois démons hurlants, tous crocs dehors, laids, tordus, visqueux. Trois démons de la sécurité, qui s’assuraient avec fracas que le lieu était sécurisé pour leur Maître Acoufénus. Les trois bestioles piaillèrent une sorte de chant strident puis disparurent.
Le sol trembla à nouveau. Depuis le chaudron, sous lequel Siphonnée avait rajouté quelques bûches, jaillit une tête gigantesque, démesurée. Une tête d’un noir de velours, aux dents saillantes, à la gueule béante. Une crête noir et kaki dansait dans tous les sens, rappelant son œil jaunasse sombre et cruel. De sa gueule béante surgit un bras de la même couleur de la crête, dont les longs doigts

griffus tenaient une dague vivante, une épée noire et argent. Ses yeux ronds d’un turquoise glacial brillaient dans les ténèbres, les éclairant d’une lueur fantasmagorique.
De sa voix caverneuse, Acoufénus scanda :
« Soit Maudit Antre Funeste,
Soit atteint.
Que ton ouïe s’éteigne
Et que le son assourdissant des Ténèbres
Occulte tes facultés »

Acoufénus répéta la malédiction trois fois. Les murs grelottaient de froid, les meubles éternuaient sous la froidure de l’être démoniaque. Main Noire flageola un court instant mais se ressaisit, soutenu par sa haine. Siphonnée, hallucinée, voletait dans la pièce et se cognait contre les murs, comme une chauve-souris qui aurait perdu son radar interne. Elle sentait l’Antre Funeste vaciller, elle le percevait s’affaisser. Encore un instant, et la prison vivante agoniserait. Alors les portes s’ouvriraient, les gardes s’écrouleraient, assommés, et Main Noire agripperait de ses multiples doigts Malus et Colérus.
Acouférus hurla à la mort, et dans un hululement discordant, il s’évanouit, rendant au lieu un semblant de calme.

Entre-temps sur Coloris , le rituel maléfique déversait sa morve haineuse. Tout d’abord, un orage fracassant s’abattit sur les habitants, qui soudain saisis au ventre par un ciel de nuit sans étoiles, fuyaient les rues, terrifiés. Des torrents d’eau pilonnaient la terre, rendant toute sortie impraticable. Puis, des tonnerres répétés, comme autant de tremblements de terre dégringolés des cieux vinrent secouer la planète. Beaucoup crurent alors à une fin du monde précoce. Main Noire traversa l’espace, arrimé à son crocodile magique, et atterrit sur Coloris avec force tintouin. Sans perdre un instant, ses doigts reptiliens extirpèrent sans ménagement Malus et Colérus de l’Antre Funeste. Un Antre liquéfié par le rituel fort efficace de Mortaris et surtout Acoufénus. La chauve-souris vivante désormais sourde et aveugle, glissait sur elle-même comme un flaque d’eau salie de sang et de larmes. Les gardes, les autres prisonniers, les personnels médicaux, tous hurlaient et couraient à s’en faire tomber le cœur de la poitrine. L’épouvante régnait partout, et les cadavres s’amoncelaient à perte de vue. Des nappes de fumées grisâtre enveloppaient Main Noire et les deux bestioles, qui aspirées par les griffes acérées de leur maître, commençaient à paniquer aussi. Après tout, ils avaient échoué dans leur mission… Et si, par malheur, Main Noire ne les sortait de là que pour mieux les tuer ? Colérus, plus vert de rage que jamais, se voyait déjà déchiqueté par les griffes infernales…
Malus, trimballé, aspiré, avalé par une brume d’un gris de mort, se sentit irrésistiblement condamné aux Miametous… Il regretta soudain l’Antre Funeste et tenta de rebrousser chemin, en gesticulant ses misérables pattes dans l’air.
Mais la force de l’Ombre, incommensurable, lui serra bientôt la panse, et scella son sort.
Puis, d’un coup, les démons disparurent. Le ciel s’éclaircit à nouveau, offrant aux yeux ébahis des Coloris, un monceau de ruines et de cendres. L’Antre Funeste, écrasé au sol, respirait péniblement.
Le Mal venait de remporter une victoire inattendue par la seule force de sa haine.
Mais, comme toujours, cette fin annonçait le début d’une autre histoire, celle sans fin de la revanche du Bien sur les Ténèbres.